Par Andrée O'Neill

Depuis au moins une dizaine d’années, lorsqu’un projet de dé- veloppement s’annonce dans une communauté, on parle de son « acceptabilité sociale ». Mais que peut-on comprendre, au juste, de ces mots si répandus dans le discours public ? Des politiciens et politiciennes répondront que c’est le reflet de leur volonté sincère de créer des ponts avec la population. Des citoyens et citoyennes inquiets pour leur milieu de vie ou pour le tissu social de leur quartier y verront plutôt une tactique des chambres de commerce et des firmes de relations publiques pour entretenir la confusion et faire accepter l’inacceptable.

C’est à cette question que se sont intéressés deux chercheurs : une professeure spécialisée dans les impacts sociaux des grands projets, qui travaille au sein du CINBIOSE de l’UQAM (Centre de recherche interdisciplinaire sur le bien-être, la santé, la société et l’environnement), et un doctorant en sciences de l’environnement à l’UQAM. Ils ont co-écrit l’ouvrage Acceptabilité sociale : sans oui, c’est non. Pour Marie-Ève Maillé et Pierre Batellier, il est frappant de remarquer la totale absence de nuances dans les débats qui entourent les grands projets de développement, qu’ils soient publics ou privés. Les enjeux et les acteurs de ces projets sont représentés d’une manière polarisée à l’extrême : majorité silencieuse contre minorité dérangeante, immobilisme contre création de richesse, idéologie contre pragmatisme, militantes et militants professionnels contre « vrai monde », émotion contre raison.

Les auteurs nous proposent donc de démonter ce discours simplificateur, à travers dix « dichotomies » ou « paires d’idées », explorées en autant de chapitres, qu’on peut lire dans l’ordre ou dans le désordre. Ils abordent notamment l’opposition entre les faits et les opinions, l’égoïste et le bon citoyen, les gens concernés et les opportunistes, la majorité et la minorité, la rigueur et les émotions.

Ce n’est pas sans raison que le titre de l’ouvrage reprend les mots utilisés dans la campagne du gouvernement québécois contre les violences à caractère sexuel. Pour les auteurs, la notion de consentement explicite et indispensable s’applique aussi bien au territoire qu’à l’intégrité physique des personnes. Pour consentir, il faut être informé, il faut pouvoir prendre une part active aux débats, et Marie-Ève Maillé et Pierre Batellier nous donnent quelques outils pour reconnaître les pièges qui risquent de mener les citoyens, citoyennes et collectivités vers un consentement mal éclairé.

La plupart des exemples choisis pour illustrer chacun des chapitres concernent des projets d’exploitation de ressources naturelles en région éloignée, dans des municipalités régionales de comté (entre autres la mine Arnaud à Sept-Îles et l’éolienne de l’Érable à Saint-Ferdinand-d’Halifax*). Mais ces exemples sont parfaitement transposables aux réalités des grands centres urbains. Vus sous certains angles, ils trouveront probablement une résonance particulière dans l’esprit de celles et ceux qui, à Québec, ont vécu les sagas de l’îlot Irving ou du Centre Vidéotron : les rapports de force entre promoteurs, élus et citoyens, citoyennes ; la répartition inégalitaire des impacts (négatifs ou positifs) ; l’accès à l’information ; la représentativité des personnes qui s’opposent et les tentatives pour les discréditer ; les dissensions qui surviennent, parfois aussi, entre opposants et opposantes. Les deux auteurs y traitent également des retombées économiques des projets, du syndrome « pas dans ma cour » et des référendums. Tous ces sujets nous viennent spontanément à l’esprit lorsqu’on pense à certains projets, présents ou futurs, grands ou petits, aboutis ou non, qui alimentent régulièrement les discussions à Québec.

Il faut se demander si les auteurs n’auraient pas dû insister un peu plus, tout au long de leur ouvrage, sur le rôle prépondérant des médias (et en particulier de certains médias, dans certaines villes...) sur cette perception de type « blanc ou noir », « tout ou rien » entourant les débats sur les projets de développement. Il faut reconnaître cependant que ce rôle apparaît en filigrane dans la plupart des dix chapitres, et qu’il pourrait à lui seul constituer le sujet d’un livre entier.

Malgré cette réserve, Acceptabilité sociale : sans oui, c’est non est un livre à mettre entre les mains des décideurs et décideuses, des personnes élues, des citoyens et citoyennes, pour instaurer un vrai dialogue social et un vrai consensus sur tous les projets de développement.

Pierre Batellier et Marie-Ève Maillé ( 2017). Acceptabilité sociale : sans oui, c’est non. Montréal : Éditions Écosociété.

* Le livre se termine, en annexe, par le récit du projet d’éolienne de l’Érable, à Saint-Ferdinand d’Halifax, dans le Bas-Saint- Laurent. Ce texte, qui fait partie de la thèse de doctorat de Marie-Ève Maillé, donne une signification très concrète aux dix aspects examinés dans le livre. Il a fait les manchettes pour avoir été l’objet d’une bataille judiciaire (l’affaire Maillé), le promoteur ayant réclamé devant les tribunaux que la chercheuse révèle l’identité des participants et participantes à son étude.

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