Par Andrée O’Neill

Autant le parcours politique d’Anne Guérette en a déçu plusieurs, autant les défenseurs du patrimoine l’avaient applaudie lorsqu’elle avait mis sur pied Héritage Québec. Héritage Québec s’était donné pour mission de tenter de sauver les bâtiments d’intérêt, classés ou non, qui, dans la ville de Québec et notamment dans Saint-Jean-Baptiste, avaient jusque-là échappé au pic des démolisseurs. La création d’Héritage Québec répondait à un besoin criant, particulièrement dans un quartier qui, bien qu’il ne fasse pas officiellement partie de l’arrondissement historique inscrit à la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco, en constitue la porte d’entrée, l’écrin et le faire-valoir.

Dans une de ses premières actions publiques, à l’automne 2008, Héritage Québec avait sonné l’alarme sur le sort du monastère des Franciscaines, promis à la démolition après avoir été vendu à un promoteur. On sait ce qui est arrivé : le monastère a été remplacé par le complexe immobilier L’Étoile, exemple désolant de façadisme et de mauvaise intégration à la trame architecturale d’un quartier.

Près de dix ans plus tard, Héritage Québec s’est évanoui dans la nature, et il suffit d’arpenter la Grande Allée et les environs du complexe L’Étoile pour se rendre compte qu’il manque à Québec une culture véritable de conservation et de mise en valeur du patrimoine bâti, qu’il s’agisse de bâtiments institutionnels (comme l’église Saint-Cœur-de-Marie et la chapelle du Bon-Pasteur), ou résidentiels (comme la maison Pollack, la petite maison voisine de la tour Martello). Ne parlons pas de la pauvre église Saint-Jean-Baptiste, récemment éprouvée par un bris de son système de chauffage et par des infiltrations d’eau. La fabrique paroissiale, qui est toujours propriétaire de l’église, n’a pas les fonds nécessaires pour une réfection urgente. N’espérons pas trop vite que les quinze millions de dollars accordés par le gouvernement Couillard et les quinze autres versés par la Ville pour les huit églises dont Saint-Jean-Baptiste fait partie nous éviteront le scénario habituel : vente à un promoteur privé, négligence délibérée (privation de chauffage, etc.), puis doléances auprès de la Ville pour démolir…

D’un côté, le maire Labeaume réclame du ministère des Affaires municipales le droit d’exproprier de manière plus expéditive les propriétaires de bâtiments historiques négligés. Mais de l’autre, il plaide en faveur d’une densification accélérée sur le territoire de la ville de Québec. On peut parier que ces immeubles éventuellement expropriés, au gré des sondages et du calendrier électoral, seraient vite revendus à d’autres promoteurs tout aussi désireux de convaincre M. Labeaume de les laisser faire « de quoi de beau » avec l’alléchant terrain libéré par une démolition.

L’administration Labeaume veut-elle réellement instituer une politique cohérente et ambitieuse de valorisation du patrimoine bâti à Québec ? Si tel est le cas, elle doit prêter une oreille plus attentive aux citoyens et citoyennes qui, depuis des décennies, se désâment pour sauver des témoins importants de l’histoire du quartier Saint-Jean-Baptiste, des éléments de patrimoine qui, rappelons-le, ont été payés en bonne partie par la collectivité au cours des deux derniers siècles.

Mais encore faut-il que les citoyens et citoyennes, justement, reprennent le flambeau et rallument les braises d’Héritage Québec, pour que la Grande-Allée et ses environs ne deviennent pas un autre boulevard Laurier d’ici quelques années.

Le pouvoir d’expropriation : un espoir pour le patrimoine bâti du quartier ?