L’auteur de ces lignes en train de dissimuler ses idées politiques lors d’une manifestation organisée par le Comité populaire Saint-Jean-Baptiste en appui au squat du 920 de la Chevrotière en juin 2002. Photo : Néonyme.

Par Nicolas Lefebvre Legault

Lundi le 2 novembre, on a abondamment parlé de moi sur les ondes de Radio X dans le but de discréditer la grève du communautaire(1). L’animateur a pris prétexte d’une citation sur le fil Twitter d’une journaliste de Radio-Canada pour faire un portrait de moi aussi épeurant que possible.

Voici le scoop : en plus de travailler au Comité populaire, je suis secrètement un « anarcho-gauchiste extrémiste ». Quelqu’un a glissé à l’oreille de l’animateur le secret le moins bien gardé en ville, à savoir qui est Nicolas Phébus.

De l’utilité du pseudonyme

Si c’est par romantisme révolutionnaire que j’ai choisi d’utiliser un pseudonyme il y plus de 20 ans, j’ai décidé de le garder pour des raisons pratiques liées à mon travail. Je ne voulais pas que les membres du Compop soient obligés d’assumer des idées qui sont certes grandes et nobles, mais qui ne sont pas nécessairement les leurs. J’avais peur, avec raison, que certaines personnes soient incapables de différencier mes positions personnelles de celles du groupe pour lequel je travaille. Utiliser un pseudonyme est une façon de garder une liberté de parole complète sans nuire à la cause.

Que me reproche-t-on ?

À part d’être anarchiste, la radio poubelle n’a pas grand chose à me reprocher. L’animateur a lu en ligne une bio que j’ai moi-même écrite il y a deux ou trois ans comme si c’était très incriminant :

« Nicolas Phébus est un avatar anarchiste apparu en 1994. On l’a vu pour la première fois dans les pages du journal Démanarchie. Journaliste alternatif, Nicolas Phébus a signé au fil des ans des reportages sur les luttes sociales dans plusieurs titres de presse libertaire tant au Québec qu’en France et aux États-Unis. Il a coordonné A-Infos pendant un certain temps, puis les publications francophones de la NEFAC, s’est impliqué au CMAQ et à Anarkismo, a animé différent blogues avant de toucher à la radio et à la vidéo. Aujourd’hui, il sévit sur Twitter et Facebook. Nicolas Phébus milite à l’Union communiste libertaire (UCL) et au Collectif anarchiste l’(A)telier. »

Si on enlève les gros mots qui font peur, ce que ça dit essentiellement, c’est que j’écris et que j’ai milité dans des groupes politiques et des médias alternatifs. Outre ça, l’animateur me reprochait d’avoir participé en 2010 à une manifestation contre la répression du G20 à Toronto.

N’ayant jamais rien fait de grave, n’ayant jamais été arrêté ni condamné pour rien, tout ce que l’on peut me reprocher ce sont mes idées politiques. Oui, je le confesse, je suis pour l’égalité économique et sociale et l’abolition des privilèges. J’imagine que dans le contexte ça fait de moi un extrémiste. J’assume et j’ose dire que ce n’est absolument pas incompatible avec les valeurs du communautaire.

Des mensonges grossiers

Par ailleurs, sans m’attarder sur tout ce qui a été dit (ce serait trop long), j’aimerais souligner que la charge de l’animateur contre les groupes communautaires est grossière et témoigne de sa méconnaissance totale de ce milieu. Non, les personnes salariées du communautaire ne sont pas des « ratés » qui se tètent une subvention pour vivre au crochet de l’État. La plupart sont en fait surqualifiés et acceptent des conditions de travail en-dessous de la moyenne par conviction. Et c’est bien pour ça que le communautaire a des problèmes de rétention dans une ville qui frise le plein emploi. Par ailleurs, l’animateur fait de la projection en assumant que tous les milieux de travail fonctionnent comme le sien (on ne peut pas « faire un 10 000 $ ici et un autre 10 000 $ là » dans le communautaire en prêtant sa voix aux organismes et en acceptant la tâche de porte-parole). Non, tout le monde ne peut pas fonder comme il veut un organisme et obtenir du financement. Oui, les bailleurs de fonds savent où va
l’argent : tous les groupes doivent produire des états financiers vérifiés et un rapport d’activité. Non, tout l’argent ne vient pas de l’État. Non, personne ne devient riche en travaillant dans ce milieu.

Rétablir l’équilibre

Me retrouver sur la sellette n’est pas une expérience agréable. C’est troublant de constater qu’un animateur de radio peut mentir effrontément à mon sujet et au sujet de mon travail sans jamais ressentir le besoin de me contacter et sans que je ne puisse rien faire. En même temps, je me dis que si les petits tyrans des ondes en sont réduits à ça, c’est signe qu’on dérange, s’ils sentent le besoin de nous discréditer c’est parce qu’ils ont peur de nous.

Ceci dit, cet épisode m’a fait réfléchir et je crois que j’ai changé d’avis sur la façon de lutter contre les radios poubelles. On dit souvent que légiférer et réprimer les radios poubelles ne règlerait pas le problème. Je n’en suis plus si sûr.

Je m’explique. À l’heure actuelle, les radios poubelles ont une impunité quasi complète et peuvent dire n’importe quoi sans conséquences (y compris des menteries). Peu de gens vont les poursuivre parce que ça coûte cher, c’est long et c’est compliqué.

Je pense qu’il faut casser cette impunité. Il faut pouvoir sanctionner les radios poubelles quand elles mentent, insultent et diffament. Ça prend un mécanisme simple, peu coûteux, permettant aux victimes d’avoir un minimum de justice. Il faut rétablir un certain équilibre.

En ce sens, je crois qu’il serait utile, comme le proposait le rapport Payette, de rendre obligatoire la participation au Conseil de presse et de donner plus de mordant aux décisions dudit Conseil (créer des amendes et des sanctions). Actuellement, la juridiction du Conseil de presse s’étend à l’ensemble des médias diffusés au Québec, écrits ou électroniques, mais la participation des médias y est volontaire et les sanctions sont purement symboliques. Il est temps de créer un réel tribunal pour juger et sanctionner les dérives médiatiques. Le code d’éthique de la profession doit être respecté.

Voilà, ça ressemble pas mal à légiférer et réprimer.

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1) http://quebec.radiox.com/article/anarcho_gauchistes_a_la_tete_dorganisme...

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Extrait du numéro de décembre 2015 du journal l'Infobourg

Crime de pensée