Par Nicolas Lefebvre Legault

Selon une étude réalisée par deux chercheurs du Département de sociologie de l’Université Laval et commanditée par le Comité populaire, les coopératives d’habitation jouent encore leur rôle en permettant à de nombreux ménages à faible revenu de demeurer dans le faubourg, et forment ainsi une sorte de rempart contre la gentrification à outrance.

Les chercheurs de l’Université Laval définissent la gentrification comme « l’appropriation d’un quartier ou d’une partie d’un quartier ancien par une population nouvelle constituée de ménages plus riches et entraînant un réaménagement des caractéristiques socio-démographiques, économiques et culturelles du quartier ». La gentrification d’un quartier, même si elle peut être rapide, ne survient jamais d’un coup et est plutôt un processus à moyen et long terme. La gentrification est problématique dans la mesure où le résultat final est de déloger les ménages à faible revenu et de les déposséder de ce qui était, hier encore, leur milieu de vie.

La gentrification dans le faubourg

Le processus de gentrification dans Saint-Jean-Baptiste ne date pas d’hier. Les projets de revitalisation des années 60 ont failli porter un coup mortel au quartier. Dès 1976, la résistance s’organise et les locataires élaborent la formule des coopératives d’habitation, inexistante à l’époque, pour prendre le contrôle de leur environnement. Malgré cette résistance populaire, le quartier connaîtra des transformations spectaculaires au cours des années suivantes. Selon l’étude, l’évolution des revenus dans le quartier montre clairement une tendance à la gentrification. En 1971, le revenu moyen des ménages habitant Saint-Jean-Baptiste était inférieur d’environ 40 % au revenu moyen des ménages de la ville de Québec. En 1996, le rapport s’était inversé, le revenu moyen des ménages du quartier étant supérieur de 5 % au revenu moyen des ménages de la ville de Québec. D’autres indices, comme la proportion de jeunes adultes instruits (un taux de diplomation universitaire de près de 40 % dans le quartier contre 24 % dans le reste de la ville) et la faible présence d’enfants (inférieure de moitié à celle du reste de la ville) pointent également vers un phénomène de gentrification.

Une analyse plus fine des données montre cependant que la gentrification n’est pas uniforme dans le quartier. Le secteur « Les Plaines », qui couvre grosso modo tout le sud du quartier à partir de René-Lévesque, présente toutes les caractéristiques d’un lieu gentrifié. Au nord du quartier, le secteur « La Paroisse », le cœur du faubourg, ne semble pas affecté tandis que les secteurs est, « Dufferin », et ouest, « La Tour », semblent être des « zones tampons ». Le sud du quartier est très différent du nord, la population y est beaucoup plus âgée (la pyramide des âges y est carrément inversée) et fortunée. Dans le nord du quartier, par contre, la population est jeune (celle dans la vingtaine domine largement), très instruite mais relativement pauvre, le revenu moyen se situant entre 20 000 $ et 23 000 $, ce qui est très proche du seuil de faible revenu (18 841 $). Autrement dit, le faubourg historique n’est pas encore gentrifié même s’il subit de fortes pressions en ce sens.

Les coopératives d’habitation du quartier

Saint-Jean-Baptiste compte 32 coopératives d’habitation qui possèdent au total 534 logements, soit à peu près 10 % du parc locatif du faubourg. Il ressort de l’étude que les familles avec enfants sont plus nombreuses dans les coopératives que dans le reste du quartier (mais moins que dans le reste de la ville). Le taux de diplomation est sensiblement le même que dans le reste du quartier, ce qui ne semble cependant pas se traduire par une bonne place dans l’échelle sociale : le revenu moyen des coopérateurs est de beaucoup inférieur à celui constaté dans le faubourg, et ce, bien que la moyenne d’âge dans les coopératives soit supérieure à celle du reste de la population.

Les chercheurs de l’Université Laval en arrivent à la conclusion que les coopératives d’habitation jouent bien leur rôle et permettent à des ménages à faible revenu de rester dans le quartier, malgré une pression à la gentrification.

Une digue plus qu’un frein

À l’origine, le Comité populaire Saint-Jean-Baptiste voulait savoir si les coopératives d’habitation – la formule de logement social que nous avons toujours préconisée – étaient un frein à la gentrification. De plus en plus de gens prétendent que les coopératives du quartier s’embourgeoisent et qu’en fait, elles favorisent la gentrification au lieu de la freiner. Avons-nous fait fausse route pendant 25 ans ?

Selon les chercheurs du Département de sociologie de l’Université Laval, les deux positions recoupent une partie de la réalité. C’est-à-dire que les coopératives d’habitation sont constituées de résidants ayant un niveau socioéconomique (revenu et type d’emploi) inférieur à celui des résidants du quartier en général, mais supérieur à la moyenne constaté dans les autres coopératives de la province. De plus, le taux de diplomation universitaire des coopérateurs est légèrement plus élevé que la moyenne des résidants du quartier, ce qui, estiment les chercheurs, pourrait conduire à une amélioration du niveau socioéconomique des membres.

L’étude conclut donc que les coopératives d’habitation ne sont pas un frein à la gentrification, mais une digue; pour l’heure elles permettent de contrôler le phénomène, mais ne peuvent pas l’arrêter. En cas de vague de fond, la digue que constituent les coopératives d’habitation pourrait donc céder. C’est en partie pourquoi le Comité populaire croit que la part du logement social dans le quartier doit continuer d’augmenter.

Geneviève Brunet-Gauthier et Sébastien Bolduc, Les coopératives d’habitation du quartier Saint-Jean-Baptiste, pour qui, pourquoi. Profil social et aspirations résidentielles des coopérants, Département de sociologie, Université Laval, 2004.
L’étude est disponible au Comité populaire.

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Extrait du numéro d'été 2004 du journal l'Infobourg.

Les coopératives d’habitation : Une digue à la gentrification de Saint-Jean-Baptiste