Par Pascaline Lamare

Avec Braver l’interdit. Histoire féministe de l’avortement au Québec, Marie-Laurence Raby signe un livre à la fois nécessaire et bouleversant, qui redonne chair à la mémoire, souffle aux luttes, et dignité aux gestes effacés. Né des recherches doctorales de l’autrice, l’ouvrage publié aux Éditions du remue-ménage redonne voix à celles qu’on a longtemps tues : les femmes qui ont risqué leur liberté pour permettre à d’autres de disposer de leur corps.

À l’heure où le droit à l’avortement recule ailleurs dans le monde et où les discours anti-choix refont surface jusque dans nos rues, ce récit résonne avec une intensité particulière.

Ce n’est pas parce qu’un droit est reconnu qu’il est faisable, rappelle l’autrice dès les premières pages. Entre la légalisation partielle de 1969 et la décriminalisation de 1988, les obstacles ont été innombrables : comités masculins, critères arbitraires, hypocrisie d’État.

Mais là où d’autres auraient écrit une histoire du droit ou de la médecine, Raby écrit une histoire de l’action et du courage. Son regard se porte sur les militantes, les travailleuses de l’ombre, celles qui ont tissé des réseaux clandestins d’avortement sécuritaire.
Elle montre comment, dans un contexte d’interdits, ces femmes ont inventé une autre forme de santé publique, fondée sur le soin, la solidarité et la désobéissance.

L’un des grands mérites du livre est d’être profondément accessible. Écrit dans une langue claire, directe, mais rigoureuse, il conjugue précision historique et sensibilité humaine. Raby assume le point de vue historien, sans emphase, avec une émotion juste, celle d’une chercheuse qui sait que l’histoire n’existe pas sans les voix qui la portent.
Elle nomme les militantes qu’elle rencontre, laisse filtrer l’émotion sans jamais quitter la rigueur de l’analyse. Ce choix narratif, loin d’affaiblir son propos, le rend plus fort : il s’inscrit dans une démarche féministe du savoir, où la subjectivité est assumée comme un outil de vérité.

L’ouvrage met en lumière un féminisme du réseau, où l’entraide devient résistance.

Des services de référence de Montréal aux liaisons transfrontalières avec les cliniques américaines après Roe v. Wade, les militantes bâtissent des chaînes de confiance.
Elles rassurent, accompagnent, expliquent. Elles inventent, bien avant l’heure, ce qu’on appelle aujourd’hui le care féministe : une pratique du soin qui n’est ni docile ni charitable, mais politique. On découvre aussi à quel point ces gestes quotidiens ont transformé durablement les pratiques de santé : la création des centres de santé des femmes, dans les années 1980, incarne cette volonté de démédicaliser, d’autonomiser, de replacer les femmes au centre du soin.

Mais Raby ne romantise rien. Elle rappelle la violence du patriarcat institutionnel, la répression policière, les perquisitions, les interrogatoires humiliants. Elle montre aussi la duplicité des pouvoirs publics : un État qui réprime d’abord, tolère ensuite, tout en refusant d’assumer sa responsabilité politique. Sous des dehors de progrès, les gouvernements successifs ont souvent perpétué une logique de contrôle, celle du « corps-femme, corps-nation », qui est utile tant qu’il peut procréer. Dans ce contexte, l’attitude du Parti Québécois des années 1970-80, se réclamant progressiste tout en défendant une politique nataliste, apparaît d’autant plus hypocrite.

La dernière partie du livre, consacrée à l’institutionnalisation des luttes, est d’une grande justesse. Elle montre comment les féministes ont su transformer le système de l’intérieur, sans perdre leur esprit subversif. Les centres de santé des femmes deviennent alors des lieux de réinvention du politique, où l’autonomie se conjugue au collectif.
Même dans le flou juridique et le désengagement de l’État, ces espaces ont incarné une autre idée de la société : une société qui prend soin sans dominer.

En refermant le livre, on reste habité·e par cette conviction : les réformes légales ne suffisent pas sans les moyens de les rendre réelles. Comme l’écrit Raby, et comme on le constate encore aujourd’hui, un droit symbolique sans service adéquat n’est qu’une promesse vide. Ou, pour le dire autrement : de la poudre aux yeux populiste.
C’est toute la force de ce livre : nous rappeler que le féminisme ne se mesure pas à la beauté des discours, mais à la concrétude des solidarités.

Braver l’interdit est un livre essentiel, lucide et profondément humain.
Une œuvre d’histoire, mais aussi un manifeste pour un féminisme du soin, de la transmission et de la résistance. À lire, à relire, et surtout à faire lire.

Braver l’interdit, ou comment les femmes ont fait de la désobéissance une politique du soin