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Par Andrée O’Neill
Je viens de terminer la lecture d’un roman inclassable, qui met en scène des personnes appauvries par une situation climatique désastreuse et opprimées par de grands propriétaires terriens. Ces personnes tentent de fuir leurs conditions de vie misérables pour une « terre promise » où elles espèrent trouver une existence décente, un emploi convenable, de la nourriture suffisante, un logement potable.
Mais cet « Eldorado » ne leur réservera que déceptions, abus et discrimination.
On pourrait se croire en 2025, dans n’importe quel endroit d’Amérique, d’Asie ou d’Europe. Mais ce roman se déroule en 1938 pendant la Grande Dépression. La famille au centre du récit, les Dunne, se résout à quitter sa ferme de l’Oklahoma parce que le Dust Bowl a rendu ses terres infertiles. Le Dust Bowl, également connu sous le nom de « tempête de sable », est le résultat de pratiques agricoles excessives de la part des fermiers, souvent des métayers, sur des terres auparavant utilisées pour l’élevage de bisons. Cette décision visait à compenser la baisse des rendements agricoles causée par la crise boursière de 1929.
Les Dunne se mettent donc en route vers la Californie, comme le feront des hordes de leurs compatriotes, eux aussi acculés au désespoir par cet événement climatique extrême. Mais au bout de leur chemin, ils ne trouveront que conflits, maladies et misère.
Vous croyez reconnaître une œuvre très connue de John Steinbeck ?
Détrompez-vous. Eux, dont les noms sont inconnus a été écrit presque en même temps que Les raisins de la colère par Sanora Babb, journaliste, poétesse, écrivaine et membre du parti communiste. Sanora Babb s’était fait engager comme bénévole dans un camp pour les réfugié·e·s du Dust Bowl, ce qui lui a permis de recueillir la documentation nécessaire à l’écriture d’une chronique illustrant les ravages du capitalisme. Une maison d’édition de New York, séduite par son projet, lui avait même versé une avance.
Manque de chance : John Steinbeck, écrivain pas encore très en vogue à cette époque, visitera ce même camp peu de temps après elle. Il a lui aussi des sympathies communistes et des intentions dénonciatrices. À la suite de son passage, Tom Collins, le directeur, lui organise une rencontre avec Sanora Babb qui, ayant peut-être un peu trop confiance en la bonté de l’humanité, lui prête ses notes.
John Steinbeck ne prendra que quelques mois pour écrire son célèbre roman. Et lorsque Sanora Babb enverra son manuscrit à son éditeur, on lui annoncera l’annulation de son contrat pour cause de trop grande ressemblance avec les Raisins de la colère
De plus, Steinbeck, dans sa préface et dans diverses entrevues, remerciera le directeur du camp pour sa collaboration, mais passera entièrement sous silence celle de Sanora Babb. Il faudra attendre en 2004 pour la publication de Eux, dont les noms sont inconnus, où on remarquera des similitudes plus que troublantes entre les deux œuvres dans certains chapitres.
On ne peut pas balayer du revers de la main l’injustice dont a été victime Sanora Babb ni les soupçons de plagiat par Steinbeck. Les deux romans sont des épopées tragiques faisant grandement écho au 21e siècle. Si les deux illustrent la lutte des classes, le capitalisme prédateur et l’action des humain·e·s sur l’environnement, celui de Sanora Babb a une longueur d’avance : là où Steinbeck adopte une perspective blanche, masculine et plutôt individualiste, Sanora Babb accorde une place prépondérante à la souffrance des femmes (machisme, grossesses non désirées, enfants mort-nés, etc.) et donne une voix aux autres « réfugié·e·s de l’intérieur », comme les personnes de couleur ou d’origine japonaise, mexicaine ou philippine.
Et s’il y a un enseignement qu’on peut retenir d’un récit comme de l’autre, c’est que l’humanité n’apprend pas de ses erreurs…
Sanora Babb, Eux, dont les noms sont inconnus, Paris, Les Éditions du Sonneur, 2025.
John Steinbeck, Les raisins de la colère, Paris, Gallimard, 2022.
À voir aussi, l’œuvre photographique de Dorothea Lange, qui a accompagné John Steinbeck au camp, et le film du même nom de John Ford, tous deux disponibles en bibliothèque !
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