Par Laurence Simard
Photo: FRAPRU

L’équipe de l’Infobourg a eu l’idée de présenter une nouvelle série de portraits de résidentes du quartier Saint-Jean Baptiste. Dans ce numéro, notre premier portrait: Stéphanie Michaud.

Stéphanie, c’est un honneur d’écrire ton portrait dans L’Infobourg. Pour commencer, comment est-ce que tu te décris?

Je suis une militante, dans la mi-quarantaine, maman d’un garçon à besoins particuliers. Je travaille à contrats – contrats que je me donne la liberté de choisir, dans la mesure du possible bien sûr, selon les circonstances.

Depuis quand es-tu dans le quartier?

J’avais 20 ans quand je suis arrivée. Depuis, j’habite le quartier in and out. Depuis 25 ans, je n’ai jamais été plus d’un an et demi sans vivre au moins six mois dans Saint-Jean Baptiste.

Je revenais d’Ontario la première fois que j’ai emménagé dans le quartier. J’avais été nanny, et je revenais à Québec pour aller à l’université en histoire de l’art. Saint-Jean Baptiste, c’était le quartier le plus vivant et abordable à l’époque, même si c’est difficile à croire aujourd’hui, et ce n’était pas trop loin de l’université. J’étais déjà très politisée, mais je ne faisais pas partie d’un cercle militant particulier. Mes amis me voyaient comme la chiâleuse de mon groupe, toujours insatisfaite de nos conditions sociales. C’est par le journal que j’ai connu le Compop, et trois-quatre ans plus tard il y a eu le squat de la Chevrotière. Ça m’intéressait beaucoup, je suis allée voir les squatteurs et squatteuses pour les appuyer, et j’ai commencé à suivre ce dossier de près.

Mais dans mon expérience, au départ, Saint-Jean-Baptiste, c’était le quartier gai. On pouvait penser que c’était un milieu plus sécuritaire pour les femmes, mais ce n’était pas mon vécu. De nuit, j’ai été témoin de beaucoup d’inégalités sociales et de violence, notamment envers les travailleurs du sexe, qui eux étaient souvent très précaires. Dans ma salle de lavage, par exemple, il y avait souvent des hommes qui dormaient, ou qui consommaient de la drogue. Donc il y avait beaucoup de marginalisation sociale, surtout de la population gaie. Mais ce n’était pas visible, tu le voyais de nuit, quand tu habitais là. Mais les personnes qui venaient à l’épicerie européenne, acheter leur petit pâté, elles ne s’en rendaient pas compte.

Je ne me sentais pas menacée, c’était surtout un constat social pour moi. Que ça se peut, que c’est à côté de chez nous. C’était la première fois que je voyais ça, ces inégalités et cette violence. Mais j’étais bien dans le quartier. J’aimais la proximité –avec les voisins et voisines, les commerces, les gens en général– et je n’ai jamais eu envie de quitter.

As-tu des implications militantes ou autres dans le quartier?

J’habite une coopérative de logement, donc c’est une première implication. Je suis aussi impliquée au Comité populaire. Avant j’étais au comité luttes, et présentement je fais partie du conseil d’administration. Il y a aussi les comités ad hoc, par exemple pour revoir certaines politiques internes. Après tout ce temps, même si je ne sors pas tant, je connais beaucoup de gens dans le quartier.

Ma première implication dans le quartier, ça a été à l’A rchipel d’Entraide, qui est maintenant situé en basse-ville, dans les locaux de la Nef (avant l’organisme était situé sur la côte d’Abraham). J’ai participé à un projet pilote, ça s’appelait les aidants ou aidantes naturelles, mais à l’époque le terme ne voulait pas dire ce qu’il veut dire maintenant. C’était rémunéré. On était en équipe de deux, mixte le plus possible, et on faisait de l’accompagnement de résidents et résidentes du quartier en situation de vulnérabilité, que ce soit à l’épicerie ou au CLSC. La palette de services était assez large. Les inégalités sociales dans le quartier étaient beaucoup plus visibles que maintenant, moins cachées.

Ce projet pilote a duré un an, en collaboration avec le CLSC, qui offrait à l’époque beaucoup plus de services. Maintenant, ce genre de programme-là ne serait plus possible dans cette forme, entre autres parce que le milieu communautaire s’est beaucoup professionnalisé, et le type d’intervention est beaucoup plus défini. Avec le temps, le CLSC a fini par reprendre ce programme. Ce sont des auxiliaires certifiées qui font le travail maintenant, des professionnelles, mais très mal payées; le travail n’est pas très valorisé. Aussi la palette de services est beaucoup plus réduite.

À l’époque, ce projet-là a été ma porte d’entrée dans le communautaire. J’ai beaucoup plus aimé ce travail que l’université. Je n’aimais pas mes études, de toute façon j’étais trop pauvre, et je devais travailler beaucoup trop pour pouvoir réussir dans mes études. Je me réalisais beaucoup plus dans mes implications communautaires. L’université ce n’est pas tout dans la vie...

Qu’est-ce que tu aimes dans le quartier?

La proximité entre les gens. Quand tu vis dans le quartier, même si ça ne fait pas 25 ans, tu sais un peu qui est qui. Les gens se parlent. Même les enfants se connaissent. Il y a beaucoup de coops d’habitation, et le Compop, tout ça teinte la façon de vivre dans le quartier. Je ne pense pas que des endroits comme la Librairie St-Jean-Baptiste, par exemple, pourrait survivre ailleurs. J’aime qu’il y ait des commerces indépendants.

Qu’est-ce que tu aimes moins?

C’est très blanc, comparé à d’autres quartiers de la ville, où on voit beaucoup plus de diversité. Et c’est un quartier à deux vitesses : pour les gens qui n’ont pas accès à un logement social, c’est très cher se loger. Comme tout quartier central, il faut résister au marché privé. C’est une lutte importante, mais c’est demandant, et ce n’est jamais fini, le recul nous guette tout le temps.

Plus concrètement, je n’aime pas les glaces qui me tombent sur la tête à partir des toits l’hiver.

Qu’est-ce que tu voudrais changer?

Le prix des logements! Je pense qu’on est rendu plus cher que le plateau Mont-Royal. Airbnb qui prend de plus en plus de place, sans parler des évictions pour la rénovation des logements et la construction de condos. Ça serait l’fun que les résidents et résidentes aient un vrai pouvoir décisionnel sur le plan municipal, pas seulement des consultations un peu boboches.

Je nous trouve beaux et belles à Saint-Jean Baptiste. On est un petit village gaulois.

PORTRAIT DE RÉSIDENTE – STÉPHANIE MICHAUD