Par Marie-Ève Duchesne

La charge mentale: un concept principalement popularisé dans les dernières années avec la bande dessinée «Fallait demander» de Emma*, est venu mettre des mots sur un malaise, un inconfort, un irritant. Vécue comme une surcharge invisible, surtout par les femmes, la charge mentale est l’ensemble du travail d’organisation et de planification lié à la gestion du quotidien. Certaines féministes vous révèleront peut-être sentir son poids et sa surcharge dans leur milieu de travail mixte ou dans leur lieu de militance.

Amélie Châteauneuf, elle, c’est l’autrice de l’essai Si nous sommes égaux, je suis la fée des dents. Un guide pratico-pratique pour tendre vers des rapports plus égalitaires, vers un meilleur partage des tâches. Un essai qui nous dit que de nommer le problème ce n’est plus assez. L’heure est venue de briser ce cycle qui pèse lourd sur les épaules de nombreuses femmes et féministes et de passer à l’action.

L’Infobourg a eu le privilège de poser quelques questions à l’autrice. En voici le contenu:

Pourquoi avoir choisi d’explorer la charge mentale comme sujet de ton premier essai? Quelles ont été tes motivations?

Le fait de coordonner toute ma vie de famille en plus de ma job payée pendant des années a eu un impact sur ma vie professionnelle et sur ma santé. J’avais toujours la tête pleine et des listes sans fin de choses à faire: une liste pour le travail, une liste pour la maison. En parlant avec d’autres femmes de mon quartier, je me suis rendu compte que cet épuisement était partagé par plein de femmes de ma génération. Ça m’a surprise parce que je pensais que pour nous, la conciliation travail-famille se passerait bien.

Puis j’ai fait des recherches sur le sujet et j’ai pu constater que c’était statistiquement une situation généralisée à l’ensemble du Québec, puisque les femmes continuent de faire beaucoup plus de travail non rémunéré que les hommes. Donc, elles ont moins d’heures disponibles pour le travail rémunéré, elles ont moins d’économies et moins de temps libre (30 minutes de moins par jour**) –ça n’a pas l’air tant que ça vu de même, mais c’est plus de 10000 minutes par année!

Alors j’ai voulu écrire un guide pour donner des outils à ceux et celles qui veulent que ça change dans leur famille.

On le sait, la charge mentale, c’est un sujet qui rebute souvent. Si tu avais à donner une ou deux raisons pour qu’on lise ton essai, quelles seraient-elles?

La charge mentale portée en solo, c’est être moins disponible pour rire et être complice avec la personne qu’on aime. Les conjoints ou conjointes ont donc tous les deux intérêt à ce que cette charge ne soit plus portée par une seule personne et à être plus heureux ensemble. Cela s’applique aussi dans des situations de travail et de militance: un ou une collègue, un ou une camarade qui n’a plus le poids de toute la charge mentale sera une personne différente et le climat sera meilleur!

Comme je le mentionne dans le livre, entre 25 et 64 ans, les femmes font l’équivalent de neuf ans de travail à temps plein non rémunéré (à 35 heures par semaine) de plus que les hommes. Alors la deuxième raison de lire l’essai, c’est que cela permette d’agir pour rééquilibrer les choses. Si on croit en l’égalité, il faut accepter de la faire.

Sans tout dévoiler de ton livre, aurais-tu envie de nous partager, selon toi, le truc le plus efficace à mettre en pratique? Et quel serait celui qui rencontre le plus de résistance?

Un truc efficace, c’est de commencer par jaser des standards de propreté et d’organisation qui sont souvent différents pour chaque personne. Certains diront que leur partenaire en fait trop et se place en retrait, sauf que ça crée des conflits et des injustices. Il faut plutôt s’assoir avec un café et décider ensemble des tâches et de l’organisation que les deux conjoints ou conjointes (ou collègues) considèrent essentielles pour la famille (ou le boulot), et de se séparer ces tâches ensuite. Il y a un outil qui permet de faire ça dans le livre.

Ce qui rencontre le plus de résistance, je dirais que c’est d’avoir une discussion sur le partage des tâches et de la charge mentale. Les hommes ne sont pas à blâmer d’être nés dans une société qui les avantage à ce niveau. Toutefois, ils sont responsables de leur réaction*** lorsque leur conjointe ou collègue tente d’aborder le problème. La toute première étape du changement vers plus d’égalité, c’est de cesser de se mettre sur la défensive quand il est question du partage des tâches et de la charge mentale.

Pour lire le livre : Amélie Châteauneuf, Si nous sommes égaux, je suis la fée des dents, Montréal, Poètes de brousse, 2019, 200 pages.

*C’est la sociologue Monique Haicault qui a appliqué ce concept en 1984, mais la bédéiste Emma l’a remis de l’avant en 2017. Pour voir la BD en ligne: https://emmaclit.com/2017/05/09/repartition-des-taches-hommes-femmes/
**Stéphanie Marin, «Les femmes consacrent moins de leur temps aux loisirs que les hommes», La Presse, 31 juillet 2018.
*** bell hooks, De la marge au centre. Théorie féministe, Paris, Cambourakis, 2017, p.160

La charge mentale au coeur d'un essai féministe pratico-pratique