Par Andrée O’Neill
Dessin de Marc Boutin illustrant les terrains des Sœurs de la Charité de Beauport, réalisé en 2017.

Difficile de « faire des choix santé » ou « d’adopter de saines habitudes de vie », comme nous le recommandait si chaudement le ministère du même nom dans l’ex-gouvernement libéral, lorsque notre garde-manger et nos espaces verts sont devenus des îlots de chaleur faits de belles maisons unifamiliales garage double et spa à voir absolument belle opportunité au cœur de Beauport.

Mais c’est une contradiction qui ne pose pas de problème à la Ville de Québec ni au gouvernement de la CAQ, si on en croit le projet visionnaire imaginé par le promoteur Michel Dallaire, qui pourrait voir le jour sur les 200 hectares de terres que les Sœurs de la Charité lui ont cédées au prix de 39 millions de dollars. Et peu importe le drainage des fonds publics pour construire des aqueducs, des égouts, un réseau d’électricité, etc. Peu importent les coûts de santé publique entraînés par cette future mini-ville de 6500 unités d’habitation avec sa culture de l’auto et son mode de vie sédentaire. Il semble que ce qui rapporte des taxes foncières est toujours un bon investissement pour une Ville. Et puis quand on crée de la richesse, c’est pour mieux la partager ensuite : les profits (privés) de ce beau lotissement vont être reversés aux plus démunis*.

Pendant les quatre derniers siècles ou presque, les terres des Sœurs de la Charité ont nourri les populations environnantes. De la fin du 19e siècle jusqu’aux années de la désinstitutionnalisation, elles ont notamment subvenu aux besoins alimentaires d’une très nombreuse clientèle de personnes atteintes de maladie mentale, dans ce qui est à présent l’Institut universitaire en santé mentale de Québec, mais qui s’est d’abord appelé Quebec Lunatic Asylum, puis hôpital Saint-Michel-Archange, puis Robert-Giffard. Ces terres, qui étaient jusqu’à présent essentiellement consacrées à l’agriculture, sont parmi les dernières encore intactes à Québec.

C’est pour sauver ce patrimoine exceptionnel que l’organisme Protec Terre souhaite faire des terres des Sœurs de la Charité une FUSA (ou fiducie d’utilité sociale agricole). Pour Protec Terre, et pour quiconque a un peu de vision à long terme, la terre n’est pas un bien quelconque, mais un bien commun qu’il faut préserver pour nos descendants. Par conséquent, le fait de vendre des terres agricoles à des promoteurs immobiliers est une faute de justice intergénérationnelle. Protec Terre s’est donc donné pour mission de préserver les territoires agricoles du Québec au profit des collectivités, en accompagnant la création d’une FUSA. Les FUSA sont des organismes sans but lucratif qui protègent les terres agricoles à perpétuité en empêchant les spéculateurs et les promoteurs immobiliers de s’en emparer. Elles font aussi en sorte de réduire le fardeau financier associé à l’acquisition d’une terre, et favorisent un lien direct entre les agriculteurs et les consommateurs.

Afin de réaliser cet objectif de conservation de la terre pour les générations futures, les FUSA acquièrent des terrains par achat, par donation ou par la négociation d’ententes avec le propriétaire du territoire. Le sous-sol de la terre (appelé en termes juridiques le «tréfonds») appartient à la fiducie et ne peut être revendu, mais la partie meuble (la terre à cultiver) est cédée à un exploitant qui doit observer les principes sur lesquels repose la FUSA: une agriculture de proximité, biologique et biodynamique, en lien étroit avec la collectivité. Cet exploitant peut revendre à qui bon lui semble, pourvu que ce soit à un prix abordable et que l’acquéreur respecte la vocation de la FUSA. La plus connue des FUSA est la Ferme Cadet-Roussel, en Montérégie. Il y a une FUSA dans la région de Québec, la Vallée des Prairies, à Saint-François-de-la- Rivière-du-Sud, et Protec Terre a au moins six autres projets en gestation un peu partout au Québec.

Une solution miraculeuse, les FUSA? Peut-être pas, mais une solution prometteuse pour conserver le patrimoine agricole, face à la tendance lourde de l’accaparement des terres et de la pression sur les exploitations agricoles, au Québec comme partout dans le monde. Une avenue innovatrice pour penser globalement et agir localement, un atout décisif pour limiter le réchauffement climatique aux deux degrés considérés comme un seuil critique par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (le GIEC). Un outil de premier choix pour empêcher le privé de s’enrichir aux dépens du trésor public. De la philanthropie et du développement durable dans le vrai sens du terme.

Pour réaliser son coquet quartier des années 1960, la Ville de Québec devra obtenir de la Commission de protection du territoire agricole du Québec la permission de dézoner les terres des Sœurs de la Charité. Une réponse favorable de la CPTAQ donnerait en principe le feu vert au projet de la Fondation Jules-Dallaire, mais on sait qu’en cas de refus, le gouvernement de la CAQ pourrait tout de même court-circuiter sa décision par un décret.

En se laissant aller au pessimisme, on peut désespérer de voir une FUSA prendre la relève des Sœurs de la Charité. Mais, pour parler le langage des communautés religieuses, il faut garder foi en la nature humaine, en sa capacité d’innovation et en son pouvoir de mobilisation. On ne sait jamais... une illumination au sein du gouvernement Legault ou une énième transfiguration du maire Labeaume, peut-être ?

* Par le truchement de la Fondation chemin d’espérance, créée en partenariat par les Sœurs de la charité et la Fondation Jules-Dallaire.

LES FUSA, QU’EST-CE QUE ÇA NOUS DONNE À MANGER EN HIVER ?