Par Andrée O'Neill

Si la rue Saint-Gabriel n’a pas été remplacée par un boulevard il y a quarante ans et si, du côté sud de René-Lévesque, ce ne sont pas neuf ou dix tours de bureaux qui se dressent à la place du parc de l’Amérique-Française et de la coopérative d’habitation du Bon-Pasteur, on peut dire que c’est surtout grâce à la ténacité des militantes et militants de Saint-Jean-Baptiste. Des gens qui ont décidé, en 1978, de mettre en commun leur énergie et leur désir de s’approprier leur milieu de vie. C’était le début du Compop – le Comité Saint-Gabriel – qui allait obtenir par la suite d’autres victoires, comme la création de la coopérative L’Escalier après le squat du 920, de la Chevrotière, ou la rue partagée sur Sainte-Claire.

Voilà de beaux exemples de luttes urbaines victorieuses.

Une lutte urbaine, c’est le résultat d’un choc de valeurs. C’est le bien collectif qui s’oppose au profit privé, le patrimoine bâti qui résiste à la « condoïsation », les jardins communautaires qui disputent des espaces aux spéculateurs immobiliers. Ça peut s’étendre à une ville entière comme ça peut ne concerner qu’un quartier, un îlot, ou parfois même un bâtiment.

Les luttes urbaines peuvent prendre toutes sortes de formes. Pour faire respecter leur droit de vivre dans des quartiers à échelle humaine, des citoyens ou citoyennes peuvent privilégier les actions dérangeantes, les manifs, les pétitions. D’autres investissent les partis politiques, d’autres se tournent vers les tribunaux. Tout dépend des quartiers, des époques, du contexte, de l’importance des territoires en jeu. Le plus souvent, c’est un un dosage de tous ces moyens qui est mis en œuvre.

Jean Cimon a fait pratiquement tout cela à la fois. Urbaniste, sociologue, journaliste, enseignant, membre de la Commission d’urbanisme de Québec, citoyen on ne peut plus éclairé, il a aussi pris fait et cause pour le Rassemblement populaire (il a d’ailleurs été très critique de certaines décisions de l’administration de Jean-Paul L’Allier). Mais ce sont peut-être ses écrits qui forment sa contribution la plus significative à l’évolution des luttes urbaines à Québec. Il a utilisé les mots pour expliquer, pour faire rêver, pour transmettre le goût du bien commun, de la beauté et de l’engagement militant.

Après son décès survenu il y a un peu plus de deux ans, Jean Cimon nous laisse sept ouvrages dont trois sont particulièrement pertinents en matière de luttes urbaines, pour leur universalité et leur caractère intemporel.
Dans Mémoires d’un piéton (2007), il nous offre un petit cours d’histoire urbaine et nous présente les lieux, les gens, et les paysages qui ont inspiré son amour de la marche et du ski de fond. Il définit ensuite brièvement le concept de lutte urbaine, puis il nous raconte les siennes, pas très souvent victorieuses mais toujours portées par ses convictions ardentes. Appétit vorace des promoteurs, complicité ou duplicité des élus et des chambres de commerce, déresponsabilisation de certaines communautés religieuses propriétaires de grands domaines : les événements sur lesquels il revient et les thèmes qu’il aborde sont malheureusement toujours d’une actualité désolante.

Les luttes urbaines, ce sont aussi des luttes périurbaines, entre autres celles qui visent à préserver les terres agricoles au pourtour des villes (les terres des Sœurs de la Charité, ça vous dit quelque chose ?) Zonage agricole et développement urbain, paru en 1990, constitue (du moins dans sa première partie) un excellent ouvrage de clarification des concepts fondamentaux de la Loi sur la protection du territoire agricole (LPTA), qui a subi depuis une refonte mais dont la structure reste sensiblement la même. Jean Cimon nous en explique les tenants et les aboutissants en langage clair, accessible et bien illustré. Même si le bilan qu’il en dresse date de plus de vingt-huit ans, il énonce des vérités qui pourraient encore se vérifier en 2018 : arrimage déficient entre la LPTA et les autres lois (par exemple la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme), et manque d’indépendance des commissaires face au pouvoir politique. Plus ça change…

Le patrimoine urbain, ce n’est pas seulement une affaire de vieilles pierres. Comme le dit Jean Cimon, c’est un « assemblage complexe de pleins et de vides : immeubles, rues, places et jardins ». Promoteurs et patrimoine urbain jette un regard sur l’évolution du tissu urbain de Québec depuis les années cinquante jusqu’en 1991 (année de parution du livre), à travers les déménagements d’institutions (comme l’Université Laval), les démolitions dans les quartiers centraux et l’exil de leur population, la privatisation des espaces publics, l’envahissement progressif de l’« homo automobilus » et des « spaghettis de béton ». Ce sont les fruits de ce que l’urbaniste Jean-Claude Marsan a appelé les « années de rattrapage ». Promoteurs et patrimoine urbain nous parle également des mobilisations citoyennes, des rapports d’experts, des audiences publiques, de l’élection du Rassemblement populaire et des quelques désillusions qui s’en sont suivies.

La troisième partie du livre est consacrée au récit chronologique de la bataille de l’îlot Saint-Patrick. En 1988, Jean Cimon s’associe à ses voisins, riverains comme lui d’un ensemble conventuel, pour empêcher devant les tribunaux la destruction du boisé, de l’église et du couvent qui jouxtent sa rue. Le comité de riverains perdra sa bataille*, comme on peut le constater à la vue du subtil ensemble immobilier qui borde la Grande-Allée Nord, entre Salaberry et Louis-Saint-Laurent.

Promoteurs et patrimoine urbain pose des questions essentielles : quel contrôle ont les citoyens et citoyennes sur la préservation et la mise en valeur du patrimoine urbain, et notamment du patrimoine religieux ? Les élus veulent-ils et peuvent-ils freiner la spéculation et les appétits des promoteurs ? À ces questions, on pourrait suggérer la même réponse en 2018 qu’en 1991, ou même des décennies avant : les condos, ça rapporte des taxes, et les spéculateurs peuvent dormir tranquilles tant qu’on n’aura pas revu de fond en comble la fiscalité des villes, dont les revenus dépendent des taxes foncières à plus de 80 %. Même Régis Labeaume l’a déjà reconnu (« à un m’ment donné, faudra qu’on s’attaque à ça », avait-il déclaré). C’est bien pour dire…

Jean Cimon a aussi écrit Odyssée en Suède, sur son séjour en Scandinavie pendant sa vie d’étudiant, et Le temps de Charlevoix, un essai historique sur cette région qu’il a beaucoup fréquentée.

*Un des résidents de l’îlot, André Juneau, ira seul jusqu’en Cour d’appel. Par la suite, la Cour suprême lui refusera une audience.

Les ouvrages de Jean Cimon :
Le dossier Outaouais, réflexions d’un urbaniste, Québec, Pélican, 1979, 183 pages.
Zonage agricole et développement urbain, Montréal, Éditions du Méridien (Coll.« Environnement »), 1990, 249 pages.
Promoteurs et patrimoine urbain, Montréal, Éditions du Méridien (Coll.« Environnement »), 1991, 380 pages.
Ulric J.Tessier, la bourgeoisie francophone de Québec au XIXe siècle, Québec, Les éditions du Septentrion, 1997, 257 pages.
Mémoires d’un piéton, Québec, Les éditions du Septentrion, 2007, 192 pages.
Odyssée en Suède, Québec, Les éditions du Septentrion, 2010 , 144 pages.

Les luttes urbaines de Jean Cimon, à découvrir ou à redécouvrir