Par Andrée O'Neill
Une question rarement soulevée, dans le débat qui a fait rage ces dernières semaines sur l’abattage des arbres en vue de l’implantation du tramway, est celle de la place trop importante accordée à la circulation automobile dans le projet TramCité.
Le principal site ciblé pour la manifestation de mars dernier contre ces coupes, face au collège Saint-Charles- Garnier, est orné d’arbres d’alignement quasi centenaires dont l’absence donnera, au moins pour quelque temps il faut le reconnaître, un paysage désolé.
Les opposant·es au tramway blâment la Ville et son projet de transport structurant, mais ne soyons pas dupes : ce n’est pas TramCité qui menace les arbres à Saint-Charles-Garnier et ailleurs, mais le manque de détermination face à la culture de l’automobile.
Ce ne sont pourtant pas les solutions qui manquent, semble-t-il, pour sauver les arbres de nombreux tronçons : l’élargissement de la chaussée à trois mètres au lieu de quatre ? Un sens unique plutôt qu’une voie de circulation automobile dans les deux sens ?
Québec est une ville de chars.
Pour les sceptiques, il suffit de se placer à une intersection achalandée (à l’heure de pointe ou non) et de compter les véhicules qui transportent plus d’un passager. Les doigts d’une seule main suffiront probablement.
Pensons aussi au fabuleux gestionnaire artériel dont la Ville nous vante les mérites, gestionnaire qui est censé rendre la circulation « plus fluide » aux heures de pointe et qui, dans les faits, sert tout simplement à faire passer les VUS, camions légers et autres plus souvent que les piéton·nes.
Que dire, aussi, de l’histoire incroyable de cette rue résidentielle à Loretteville où, il y a trois ans, l’administration Marchand avait accepté de supprimer une trentaine de chênes matures en bonne santé, pour la seule raison que leurs glands causaient des dommages aux toits des automobiles…
De même, on sait que, dans la plupart des grands projets immobiliers à Québec, il y a, encore et toujours, en 2026, deux cases de stationnement par unité de logement.
Oui, la culture du char est spécialement importante à Québec. En Amérique du Nord, c’est l’agglomération urbaine qui compte la plus grande proportion d’autoroutes par rapport à l’étendue de son territoire.
Son espace est occupé à 50 % par des véhicules motorisés individuels.
À Québec, on considère les transports collectifs au mieux comme un mal nécessaire, au pire comme une nuisance. Comme le disait un commentateur d’une radio privée à propos du projet de voie réservée sur Robert-Bourassa : « Les autobus, c’est dans les jambes des automobiles. »
Québec est la seule ville canadienne de plus de 500 000 âmes sans réseau de transport structurant.
Et à Québec comme dans la plupart des villes, le parc automobile croit plus vite que la population − une tendance observée depuis plus de deux décennies.
Bien sûr, le vent semble vouloir un peu tourner. Mais le réseau structurant, les rues partagées et les pistes cyclables n’annoncent pas nécessairement la venue d’une vraie révolution de la mobilité durable, celle que souhaiteraient plusieurs auteur·es, militant·es et chercheur·es préoccupé·es par cet enjeu.
Pour faire la révolution, il faut d’abord se révolter, et c’est ce à quoi nous incite Olivier Ducharme avec Ville contre automobiles*, un portrait sans complaisance du piège de l’auto-solo dans lequel nous avons glissé tout au long du 20e siècle.
Pour qu’une révolution réussisse, il faut penser sa suite. Stéphane Boyer, dans Des quartiers sans voitures**, nous fait rêver à des cadres de vie où la marche et les transports publics auraient largement préséance sur l’auto.
Enfin, pour une révolution couronnée de succès, il faut se méfier des réflexes du passé afin de suivre la bonne piste et connaître ce qui, à Québec en particulier, nous a mené·es à tant d’adoration pour notre voiture. Avec Les Québécois au volant***, Étienne Faugier aborde cet aspect du « mystère Québec », l’automobilisme, et fait la genèse de son enracinement dans notre belle ville.
Révoltons-nous, rêvons, informons-nous et, comme le clamaient les protestataires de mai 68, soyons réalistes, demandons l’impossible !
* Olivier Ducharme, Ville contre automobiles, Écosociété, 2021
** Stéphane Boyer, Des quartiers sans voitures : de l’audace à la réalité, Somme toute, 2022.
*** Étienne Faugier, Les Québécois au volant : la révolution de l’automobilisme dans la région de Québec, Septentrion, 2024.