Par Nicolas Villamarin Bonilla
(Photo : Ici, la marche funèbre de mars 2001 descendant la rue de Claire-Fontaine. La symbolique utilisée reflétait la « mort » des droits et libertés des résident·es du quartier pendant le Sommet à venir.)
Le troisième Sommet des Amériques se tenait il y a vingt-cinq ans à Québec et, pour l’occasion, le faubourg Saint-Jean-Baptiste devint un véritable champ bataille. Le Comité populaire, quant à lui, décida de prendre position contre le projet néolibéral qui se dessinait en plein coeur de la ville de Québec et prit part à l’organisation de la résistance.
Rappelons que le Sommet de Québec s’est tenu du 20 au 22 avril 2001. 34 chefs d’État et de gouvernement des Amériques – sauf Cuba – se sont rencontrés au Centre des congrès de Québec pour discuter de démocratie représentative, de lutte contre le narcotrafic, mais, surtout, de la consolidation d’une zone de libre-échange de la Patagonie jusqu’en Alaska.
Provocation et résistance
Cette rencontre interaméricaine a eu lieu dans un contexte de renforcement de la mondialisation, où le mouvement altermondialiste s’est affirmé comme agent de perturbation du projet néolibéral (notamment à Seattle 1999, Washington 2000 et Prague 2000). Au Québec, dès le printemps 2000, une campagne de peur était lancée par le politique à travers les médias pour répandre l’idée que des casseurs de partout dans le monde allaient envahir les rues de la Vieille Capitale.
En prévention de cette possibilité, et pour parlementer en toute tranquillité, l’élite politique des Amériques misa alors sur un dispositif de sécurité inédit : le mur de la honte, soit une frontière clôturée et érigée pour séparer la démocratie libérale de la volonté populaire des Amériques. Pour cette dernière, il n’était pas question de laisser les principaux représentants politiques du capital transnational s’approprier la ville pour discuter, en vase clos, de l’avenir de la vie dans les Amériques.
Des manifestations sont organisées par diverses tendances politiques, le deuxième Sommet des peuples se tient en parallèle, une grande marche des peuples marque l’histoire des mobilisations de la ville, des groupes affinitaires organisent des actions directes, la tactique du black bloc est prisée par certains groupes, une catapulte à toutous est mobilisée pour narguer les flics qui sécurisent le mur de la honte, etc. Tout un répertoire d’actions collectives est utilisé par les forces populaires pour se faire entendre.
Finalement, la provocation antidémocratique du Sommet des Amériques s’est soldée par447 arrestations, une trentaine de policiers blessés et autour de 400 personnes manifestantes blessées par les 5 148 grenades de gaz lacrymogènes et les 903 balles de plastique des Arwen 37 déchargées par les « forces de l’ordre »*, 50 000 $ en dommages matériels et une déclaration commune des chefs d’État et de gouvernement dont on peine encore aujourd’hui à se rappeler du contenu.
Le Faubourg s’organise
En novembre 2000, l’assemblée générale du Compop décide de se mobiliser entièrement contre la tenue du Sommet, la ZLÉA, la répression, la mondialisation et le capitalisme. Deux mois plus tard, une première campagne contre le périmètre de sécurité est lancée et des sous-comités sont créés. Les militant·es du Compop se rencontrent chaque semaine et lancent un bulletin d’information pour contrecarrer le discours dominant et autoritaire. Enfin, un véritable plan d’action est fixé démocratiquement autour de deux actions principales : la tenue d’une assemblée publique d’information et l’organisation d’une grande manifestation.
L’assemblée publique d’information s’est tenue en mars 2001 et 150 personnes se sont présentées. Ce fut l’occasion pour les membres du Comité et les gens du quartier d’échanger sur ce qui était en train de se passer dans le faubourg et des possibilités d’action pour y faire face. Deux semaines plus tard, une marche funèbre réunissant quelque 400 personnes est organisée pour souligner la mort des droits et libertés. Le Compop participe à diverses autres actions avant et pendant le Sommet, à travers, notamment, son implication dans la coalition Opération Québec Printemps 2001 (OQP 2001).
Par ailleurs, le Compop s’est joint à la mobilisation du Carnaval contre le capitalisme organisé par le Comité d’accueil du Sommet des Amériques (CASA) et la Convergence des luttes anticapitalistes (CLAC). C’est dans ce cadre que le Comité populaire organise une zone festive sur la rue Saint-Jean : plusieurs dizaines de personnes se sont rassemblées pour distribuer de la nourriture et du matériel d’information aux manifestant·es, tenir une garderie spontanée et d’autres activités. De plus, des actions directes non violentes sont organisées spontanément.
Toute l’action du Comité populaire depuis l’automne 2000 a semblé porter ses fruits pendant la fin de semaine du Sommet des Amériques. En effet, pendant les plus durs moments de répression policière à l’égard de l’action populaire, le faubourg s’est montré extrêmement solidaire. Des résident·es ont ouvert leurs portes pour accueillir des manifestant·es et leur offrir soutien et de nombreuses personnes se sont mobilisées pour dénoncer l’affreux projet politique du Sommet.
* Voir à ce sujet l’excellent rapport du Comité de surveillance des libertés civiles de la Ligue des droits et libertés publié en juin 2001
Le dispositif de sécurité et la répression policière du Sommet
À Québec, c’est la SQ qui a été mandatée pour coordonner le dispositif de sécurité pendant le Sommet, avec le soutien de la GRC et du SPVQ. Pour que le « contrôle des foules » soit un succès aux yeux des mandataires-policiers, il aura fallu 16 mois de préparation et de formation. Avec des évènements de la sorte, il ne fallait pas lésiner sur les moyens. Pour les flics, il fallait savoir comment les foules se comportent pour mieux les contrôler, connaitre les idéologies pour mieux les surveiller (tous les groupes d’action directe ont été infiltrés dans les semaines et mois précédant le Sommet), mettre à jour l’équipement pour utiliser les technologies de contrôle et de répression les plus avancées, etc.
Au total, le gouvernement canadien aura dépensé près de 160 M$ pour rassurer les représentants à l’aide d’une clôture de 3 mètres de haut et 3,8 km de long, de 37 caméras de surveillance et de quelque 6 500 policiers déployés. À elle seule, la SQ a mobilisé plus de la moitié de son staff pendant la longue fin de semaine.
Dans le rapport du Comité de surveillance des libertés civiles de la Ligue des droits et libertés, on peut lire que la répression policière a défié l’entendement, dans la mesure où les corps policiers ont manqué de transparence sur l’utilisation de certains équipements, comme l’Arwen 37 et l’utilisation systématique du gaz lacrymogène sur ou près des manifestant·es.
Rappelons, également, que le ministre de la Sécurité publique avait réquisitionné une partie (600 cellules) de la prison d’Orsainville pour y détenir les personnes arrêtées lors de cette fin de semaine. Encore une fois, la Ligue n’a pas manqué de souligner la violation des droits humains des personnes arrêtées, notamment le droit à la dignité, le droit d’être traité avec humanité et le droit à un avocat.