La Ville face à ses contradictions

Par Nicolas Lefebvre Legault

Trois organisations environnementalistes bien connues ont profité du premier anniversaire de l’adoption du Plan de mobilité durable pour mettre la Ville face à ses contradictions.

Alexandre Turgeon, directeur général du Conseil régional de l’environnement de la Capitale-Nationale, Etienne Grandmont, directeur général d’Accès transports viables, et Xavier Mercier Méthé, conseiller transports et mobilité chez Vivre en Ville. Photo : Carl Perreault

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« Quand j’ai lu les objectifs du Plan de mobilité durable, j’ai dit au Maire que si tout ce que j’y lisais se réalisait, je n’aurais plus à travailler à Québec », relate Alexandre Turgeon, directeur général du Conseil régional de l’environnement de la Capitale-Nationale. En effet, tout le monde s’entend pour dire que le plan met de l’avant des stratégies et des moyens ambitieux en termes de transport et d’aménagement du territoire pour la municipalité.

Un an plus tard, plusieurs groupes se demandent toutefois si c’est toujours un dossier prioritaire pour la Ville. Étienne Grandmont, directeur général d’Accès transports viables, est de ceux-là et se dit préoccupé par les orientations prises récemment par la Ville de Québec, qui sont en contradiction avec les objectifs du Plan de mobilité durable.

Retard de développement du réseau cyclable

Le développement du réseau cyclable de Québec a pris un retard considérable. Il y a quatre ans, la Ville se dotait d’une stratégie globale sur 10 ans qui prévoyait aménager 337,5 kilomètres cyclables. Bilan de mi-course? 32,5 km seulement ont été aménagés. Le vélo boulevard, qui devait être une alternative à un réaménagement de René-Lévesque, s’avère également un pétard mouillé. Au fur et à mesure des contestations et des embuches, le tracé est de moins en moins direct. De plus, comme il y avait déjà une chaussée désignée sur cet axe, on voit mal où est le gain réel.

Transport en commun : le parent pauvre

Le transport en commun, qui devrait pourtant se retrouver au cœur des plans de la Ville, semble avoir pris la banquette arrière. À l’heure actuelle, la Ville ne prévoit pas mettre le tramway sur les rails avant 14 ans. Pourtant, cet équipement est sensé être un élément clef du développement durable de secteurs stratégiques comme le boulevard Laurier et les deux écoquartiers. Pire encore, les budgets du Réseau de transport de la Capitale sont gelés depuis décembre 2011, alors que le Plan de mobilité durable prévoyait plutôt d’améliorer le service.

D’ailleurs, parlant d’améliorations, celles des voies réservées sur René-Lévesque pour les métrobus se font toujours attendre. Les heures où les voies sont en fonction n’ont pas encore été rallongées et une cinquantaine de cases de stationnement encombrent toujours la voie à la hauteur de la rue Cartier.

L’autosolo au cœur du développement

Par contre, la Ville et le maire n’ont aucun complexe à mobiliser des énergies considérables pour l’automobile. On peut penser à l’élargissement Henri-IV au coût de 405 M $ ou à la bataille pour garder la côte Gilmour ouverte à l’année. Sans compter les 4 200 nouvelles places de stationnement de surface de l’amphithéâtre et le peu de considération pour les piétons en général.


Des échos dans les quartiers

(NLL) Les critiques des organismes comme Accès transports viables trouvent échos dans plusieurs quartiers du centre-ville.

Dans la plus récente édition du Carillon de Saint-Sauveur, on apprenait que la Ville était passée complètement à côté de son propre Plan de mobilité durable lors de la réfection cet été de la rue Carillon. Dès qu’il a su que la Ville prévoyait faire des travaux, le comité des citoyens et citoyennes, qui est à l’initiative d’une démarche de mobilité durable locale, a interpellé la Ville pour faire intégrer certaines de ses idées dans les travaux (notamment l’intégration des principes de la rue partagée). La Ville a refusé, prétextant que des consultations retarderaient les travaux. Résultat : la rue a été refaite presque à l’identique, avec des trottoirs un peu plus larges mais toujours encombrés de bornes-fontaines et de poteaux rendant difficile la circulation. Une belle occasion manquée.

Dans Saint-Roch, un nouveau comité de citoyens et citoyennes émerge en marge des consultations sur le Programme particulier d’urbanisme du quartier. Durant leurs travaux, les citoyens et citoyennes n’ont eu d’autre choix que de constater que les nouveaux stationnements pleuvent dans les projets de la Ville, mais que la seule amélioration tangible du transport collectif et actif est l’arrivée du tramway, dans 14 ans! Le PPU ne
prévoit aucune voie cyclable dans le quartier et pas
vraiment de rues partagées (ce que le comité a bien l’intention de revendiquer).

Et dans Saint-Jean-Baptiste? Comme vous le savez, le Comité populaire n’a obtenu que des aménagements cosmétiques pour contrer la circulation de transit dans le quartier (notamment sur la rue d’Aiguillon), la Ville
se refusant à toute intervention « lourde ». En ce qui
concerne le vélo boulevard et le transport en commun,
nous attendons toujours de voir si nos propositions
saurons trouver une oreille attentive chez les fonctionnaires et les personnes élues.


Et les piétons?

(NLL) Certains dossiers portent à croire que l’on fait peu de cas des piétons et de la marche à Québec. Par exemple, le fait de ne pas profiter des réfections de rue pour dégager les trottoirs et leur donner une largeur règlementaire ou de multiplier les autorisations de virage à droite au feu rouge, une mesure qui ne fait gagner que quelques minutes aux automobilistes mais qui insécurise piétons et cyclistes.

Récemment, le Service de police de Québec en a ajouté une couche avec une campagne de « sensibilisation » qui consistait essentiellement à donner des amendes aux piétons qui traversaient en diagonale sur les grandes artères. L’ennui, c’est que les feux piétons prioritaires qui se sont multipliés partout en ville allongent incroyablement le temps d’attente aux traverses (le petit bonhomme ne s’allume que sur demande et attend la fin complète d’un cycle du feu de circulation, voire plus). En fait, comme le reconnait la Ville, la présence de ces feux a pour effet de… prioriser la sacro-sainte fluidité
de la circulation automobile. Encore une autre contradiction.


Il y a des solutions

«Le Plan de mobilité durable est-il encore un dossier prioritaire pour la Ville de Québec?» - Alexandre Turgeon, du Conseil régional de l’environnement de la Capitale-Nationale. Photo : Carl Perreault

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(NLL) Pour remettre le Plan de mobilité durable sur les rails, les organismes proposent à la Ville des solutions. « Le plus grand défi reste celui de traduire le Plan en actions, ce qui demande beaucoup de volonté politique et de constance », croit Xavier Mercier-Méthé, conseiller Transports et mobilité chez Vivre en Ville.

« Ce que nous proposons, ce sont six chantiers prioritaires à mettre en branle dès cette année pour que les gens de Québec bénéficient rapidement des retombées positives du Plan de mobilité durable ».

Compléter le réseau cyclable

La Ville devrait mettre les bouchées doubles pour combler le retard dans le développement prévu du réseau cyclable. En soustrayant les 32,5 km déjà aménagés, ça ne laisse que 305 km à aménager d’ici 2018! Des investissements de 40 M $ étaient d’ailleurs prévus à cette fin. La première étape logique serait de concrétiser rapidement les liens permettant de franchir à vélo certains obstacles urbains comme l’intersection Charest et Saint-Sacrement.

Améliorer le transport en commun

En profitant de l’élection d’un gouvernement favorable au projet, la Ville devrait devancer l’échéancier du tramway pour 2020. Dans le même ordre d’idées, la municipalité devrait augmenter sa part de financement du Réseau de transport de la Capitale pour couvrir les coûts de l’amélioration du service. La Ville de Québec devrait faire comme la Gaspésie et accepter la taxe de 1,5 cent le litre d’essence que le gouvernement lui a cédé pour financer le transport collectif.

Être cohérent comme Ville

La municipalité devrait s’outiller comme organisation pour faire face aux défis de la mobilité durable. Il s’agit d’augmenter les ressources dédiées à ce dossier interne pour assurer une certaine cohérence entre les services, mais aussi de réaliser (et d’appliquer) un plan de suivi du Plan de mobilité durable incluant des outils révolutionnaires comme un échéancier et un tableau de bord. La Ville de Québec devrait aller plus loin et se faire revendicative en matière de transport collectif auprès des gouvernements supérieurs. Finalement, il faut repenser la ville et multiplier les possibilités de vivre à Québec sans dépendre de l’automobile.

Dépasser les vœux pieux

« La Ville a le devoir de travailler à offrir des choix à la population et aux jeunes ménages en matière de mobilité, mais aussi en matière d’occupation du territoire », conclut Alexandre Turgeon. « Si on veut diminuer la part modale de l’automobile dans nos déplacements, il faudrait qu’on arrête de développer des nouveaux quartiers encore plus dépendants de l’automobile. Si on veut que la population ait des choix, il faut travailler à renverser la tendance des 60 dernières années en s’assurant que la nouvelle offre résidentielle et commerciale s’articule autour des transports collectifs et actifs et non strictement autour de l’automobile, comme on le voit encore trop souvent. »

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Extrait du numéro d'hiver 2012 du journal l'Infobourg

Mobilité durable