Encerclement policier sur la rue Saint-Jean le 27 avril 2012 à Québec.

Nos voisins dans des paniers à salade

Il y a eu plusieurs arrestations de masse à Québec, la plupart dans le quartier Saint-Jean-Baptiste, dans le cadre de la grève étudiante. Ayant échappé de justesse à l’une d’elles et ayant été témoin de plusieurs opérations policières douteuses, L’Infobourg a voulu aller au-devant des personnes arrêtées pour en savoir plus. Loin de trouver de dangereux agitateurs, nous avons rencontré nos voisines et nos voisins.

Le règne de l’arbitraire

Depuis le début du mouvement étudiant, il y a eu des dizaines et des dizaines de manifestations à Québec. Malgré l’absence totale de casse et la non-violence des protestataires, la police de Québec a brutalement mis fin à une demi-douzaine de manifestations et procédé à plus de 500 arrestations. Rien ne distingue fondamentalement les manifestations réprimées des manifestations tolérées sinon la possibilité logistique pour la police d’organiser une souricière et d’embarquer tout le monde. Notons que la police avait reçu le trajet de certaines manifestations qui furent réprimées et qu’un nombre encore plus grand de manifestations sans trajet précis furent tolérées.

« Tout ce que j’ai fait a été de marcher dans la rue »

Les personnes interrogées sont toutes catégoriques : a priori, rien ne justifiait une intervention policière. « Tout ce que j’ai fait a été de marcher dans la rue », nous a dit Jean Émard, un travailleur-étudiant de 33 ans. « La marche à laquelle j’ai pris part se déroulait dans le calme, le respect et la bonne humeur », « raconte Christine Baby, 45 ans, gérante d’un commerce de la Haute-Ville. Michel Dumas, un travailleur autonome d’origine française de 31 ans, renchérit : « Je suis très surpris par le climat de non-violence et de tolérance qui règne au sein des manifestations ». Pour Jean-Philippe Baillargeon, fonctionnaire de 39 ans, c’est la loi 78 qui est en cause et les restrictions au droit de manifester. « On nous a pris en souricière entre deux cars de l’escouade antiémeute parce qu’on a refusé de divulguer notre trajet à l’avance », laisse-t-il tomber.

André C. Drainville, résidant de 49 ans du quartier et professeur à l’Université Laval, raconte son arrestation sur la rue Saint-Jean le 23 mai dernier. « J’ai joint la manifestation tardivement, quelques minutes avant que l’escouade antiémeute ne ferme son périmètre. Sans avis, soudainement, il était fermé », nous dit-il.

Annie-Pierre Bélanger, une étudiante dans la vingtaine, raconte que le soir du 29 mai, les manifestantes et les manifestants s’étaient installés dans les marches devant l’édifice de la Banque Nationale où avaient lieu les négociations. « L’antiémeute s’est placée tout autour de nous, bloquant l’accès à tous et à toutes. Il était désormais impossible de sortir, ni pour les protestataires, ni pour les personnes que le hasard – ou la curiosité – avait conduites jusqu’à cet endroit », dit-elle. Notons que ce soir-là, la police a coffré deux négociateurs étudiants qui sortaient tout juste de l’édifice.

« Une répression spectaculaire »

Non contente d’arrêter les protestataires et de les mettre à l’amende, la police de Québec tient à transformer l’opération en humiliation publique. Michel Dumas juge durement l’organisation du SPVQ : « C’est du type “usine à gaz”. D’un côté, un déploiement très spectaculaire visuellement : rue Saint-Jean, police antiémeute, menottes, photos, etc. De l’autre, une impression d’improvisation sur le plan logistique ». André C. Drainville raconte : « Nous avons attendu deux heures avant d’être bookés. Une demi-heure dans l’autobus, menottés sans raison, puis longue balade en autobus. Un convoi de six ou sept bus, précédé et suivi d’une dizaine de voitures et motos de police, gyrophares allumés. Un vrai convoi. Stoppé au Colisée (hommage à Micheletti et Pinochet? Sombre est l’histoire des stades), puis arrêté dans le parking du stade de baseball (bis), devant le poste de Victoria ». Tout dépendant des cas, les gens sont débarqués à divers endroits (Place Fleur de lys, Parc Victoria, Stade, Colisée), souvent au petit matin.

L’humiliation est réelle, Jean Émard en témoigne : « Je me suis senti profondément atteint dans mes droits et libertés individuelles (expression chère aux étudiantes et étudiants opposés à la grève et aux chantres de la droite). Pour une présumée infraction au code de la sécurité routière, infraction guère plus grave qu’un excès de vitesse, on m’a mis en état d’arrestation, on m’a menotté, on m’a privé de ma liberté, on m’a emmené contre mon gré dans un lieu éloigné sans moyen pour retourner chez moi. Tout ça pour finalement vérifier ma carte d’assurance maladie et me dire que je recevrais une contravention par la poste. N’aurait-on pu le faire directement sur les lieux de la présumée infraction? Pourquoi a-t-il fallu me traiter comme un vil criminel alors que je ne faisais qu’exercer un droit et une liberté fondamentale? Tout cela est très frustrant, humiliant et imprégné d’un sentiment d’injustice ».

Toutes les personnes à qui nous avons parlé ont l’intention de contester leurs contraventions et de continuer de manifester.
« L’effet que ça a eu sur moi? Quand on sait que les règles sont improvisées au fur et à mesure et que tout ce théâtre ne cadre pas avec une infraction au code de la route, ça me rend plus intransigeant, plus critique de nos institutions. Ça a radicalisé ma façon de voir l’autorité des pouvoirs régaliens », dit Jean-Philippe Baillargeon. L’expérience n’a pas coupé l’envie de manifester à André C. Drainville : « Mais cela m’a rendu plus prudent (moins con!) », dit-il. Il ajoute : « Je suis retourné aux manifs, mais en regardant au-dessus de mon épaule un peu plus ».


Ce qui les motive

« On n’engage pas sa vie dans l’éducation d’une manière abstraite, sans s’engager concrètement quand ses conditions d’existence sont en jeu. Ensuite, ce que sa défense révèle des manières et abus du pouvoir en place, c’est que le combat de la gauche contre la droite, soit un affrontement entre la vie et son contraire, est rarement aussi clair. »
André C. Drainville.

« Je suis contre la hausse des frais de scolarité parce que l’accès à l’éducation est un droit qui doit être le même pour tous. Il y a plusieurs solutions qui n’ont même pas été envisagées par notre cher gouvernement afin de tenter de régler le problème de sous-financement des universités, mais la solution n’est pas d’aller chercher l’argent dans les poches des plus pauvres. Je suis catégoriquement contre la loi 78 qui est une grave atteinte à la liberté d’expression et au droit d’association. Ce mouvement me porte, car toute cette solidarité nous permet d’espérer une société plus juste et, surtout, me permet de constater que nous n’avons pas baissé les bras en nous défilant de nos responsabilités de citoyen. »
Christine Baby

« L’application de la loi 78 et le refus obstiné du gouvernement de régler le conflit étudiant étaient et demeurent de grands motivateurs pour marcher dans la rue. Ça devient une question de dignité et de principe démocratique. Quand on veut nous retirer des droits à des fins électoralistes crasses, il ne faut surtout pas demeurer les bras croisés. Le gouvernement attise intentionnellement la crise pour se présenter comme le gardien de la loi et de l’ordre, diviser la population et l’opposition, ainsi que faire oublier son bilan désastreux. Tout cela me désespère, m’afflige, me dégoûte et justifie amplement les quelques efforts qu’il faut pour aller manifester. »
Jean Émard

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Extrait du numéro d'été 2012 du journal l'Infobourg

Dossier : Ça se passe à côté de chez vous