Par Étienne Grandmont
(y compris photo)

La déconstruction récente de l’église Saint-Vincent-de-Paul, sur la côte d’Abraham, n’est pas passée inaperçue : les citoyen-nes du quartier Saint-Jean-Baptiste ont pu suivre en direct la fin d’un monument à travers lequel se sont cristallisées plusieurs luttes populaires depuis le début des années 1990.

L’église et, surtout, le patro Saint-Vincent-de-Paul étaient l’espace communautaire par excellence dans le quartier. Le frère Sauvageau, sûrement le visage le plus connu lié à cette institution, y aidait au financement public à coup de 25 cennes et de piastres ramassés auprès des petit-es épargnant-es et des habitué-es des tavernes et des bars de la ville… Les jeunes venaient y passer leurs journées entières : c’_tait le temps o_ toutes les familles des quartiers Saint-Jean-Baptiste et Saint-Roch avaient acc_s _ des loisirs gratuits. La la_cisation faisant son chemin, la Ville de Qu_bec se borna _ transf_rer vers le centre Lucien-Borne des loisirs qui s’achetaient maintenant _ la carte. On passait de l’universalit_ au client_lisme, une privatisation qui gardait hors des murs du nouveau centre les membres des familles les plus d_munies.

À la fin des années 1980, l’avenir du patro et de l’église se pose en ces termes : l’espace doit-il être cédé à un promoteur privé, en l’occurrence la chaîne hôtelière Sheraton, ou doit-on y privilégier un projet à vocation sociale?

Un regroupement d’organismes et de personnes se forme sous la bannière S.O.S. Patro et présente un projet sérieux. Il s’agit de réaménager les bâtiments existants pour créer trois centres en un : un centre culturel dans l’église (comprenant une salle de cinéma de répertoire, une salle de spectacle de 400 places et un centre d’apprentissage des arts), un centre communautaire (CKRL et le CLSC Haute-ville s’étaient montrés intéressés) et un projet résidentiel comprenant du logement social. S.O.S. Patro reçoit même l’appui politique du Rassemblement populaire (RP), en voie de remporter un premier mandat à Québec avec, comme chef, Jean-Paul L’Allier. L’affaire semble donc dans la poche pour les militant-es de S.O.S. Patro.

Coup de théâtre à l’hôtel de ville! Aussitôt élue, la nouvelle administration L’Allier change son fusil d’épaule et adopte un règlement ouvrant la porte à une utilisation exclusivement commerciale des terrains couverts par l’église et le patro. Seuls-es cinq conseillers-ères dissidents du RP votent contre les propositions de l’exécutif : Winnie Frohn, Réjean Lemoine, Alain Delmaide, Francine Roberge et Donald Baillargeon. Ce coup bas du RP marquera le début de son éloignement de sa base, lui qui émergeait du désir de faire de la politique municipale autrement.

L’histoire donnera quand m_me raison aux tenants-es du priv_ puisqu’un h_tel de luxe verra le jour, cach_ derri_re la fa_ade de l’_glise. Mais est-ce d’un hôtel de luxe dont le quartier avait vraiment le plus besoin? N’avons-nous pas déjà le Palace Royal, le Hilton, le Delta et bien d’autres, sans compter les innombrables Couettes et cafés qui apparaissent comme des champignons? À l’instar du Vieux-Québec, notre quartier est en passe de devenir un autre Walt Disney : les logements sont transformés en condos et sont loués aux riches touristes qui n’ont que faire d’un quartier populaire vivant. Le souvenir de celui-ci est bien suffisant… Le tourisme de masse apporte de l’argent neuf, certes, mais il s’agit là d’une économie très fragile (rappelez-vous le SRAS à Toronto en 2003!) qui crée certes des emplois, mais précaires, pour la plupart. On peut aussi présumer que la présence d’un hôtel de cette envergure aura une influence à la hausse sur les loyers des logements des rues avoisinantes.

Beaucoup de bénéfices pour les gros proprios, peu pour le quartier … Le frère Sauvageau doit se retourner dans sa tombe!

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Extrait du numéro d'octobre 2006 du journal l'Infobourg.

Que sont nos loisirs devenus?