Historique du Comité populaire Saint-Jean-Baptiste

Par Lyne Voyer

Extrait du journal l’Infobourg, vol 15 no 7 et 8

Le mouvement de citoyens qui a donné naissance à l’actuel Comité populaire Saint-Jean-Baptiste est apparu dans les années 60, alors que la haute-ville de Québec s’apprêtait à changer radicalement. À l’époque, l’Administration municipale aspirait à donner à la cité un nouveau visage empreint de progrès et de modernité, et se lança dans de grands projets de développement économique. Ces projets allaient à l’encontre du bien-être des citoyens, et plus particulièrement des citoyens du quartier Saint-Jean-Baptiste. D’abord Mouvement Saint-Gabriel, puis Comité de citoyens Saint-Gabriel, le Comité Populaire Saint-Jean-Baptiste n’a pas cessé de se battre, depuis sa création, pour que le quartier soit à l’image de la population et non à l’image des grandes corporations.

La Ville voulait faire de la colline parlementaire une véritable cité administrative. Cette décision engendra une recrudescence de la spéculation sur les terrains, la concentration des bâtiments entre les mains de quelques propriétaires, l'augmentation de la circulation automobile. La destruction planifiée des habitations força nombre de personnes à quitter leur logement et leur quartier : 50 % des logements furent détruits entre 1966 et 1976! D’après le recensement de 1971, la très grande majorité des résidants, soit 88,8 %, étaient des locataires à faible ou à moyen revenu.

Il fallait absolument préserver le caractère populaire du quartier et c’est ce qui incita des résidants à réagir. La première lutte concernait la rue Saint-Gabriel, alors menacée de démolition par la Ville de Québec qui désirait y construire un boulevard. Contrecarrer les projets de la Ville prit beaucoup de temps. La Ville avait en effet racheté la majeure partie des logements en vue de les raser. Les citoyens réussirent d’abord à conserver leurs baux jusqu’en 1977, puis à faire rénover les maisons, et enfin à obtenir que cette portion de quartier soit préservée. La rue Saint-Gabriel ne serait pas rasée!

Le Mouvement Saint-Gabriel, issu de cette lutte, prit forme rapidement. Ses grandes orientations étaient décidées au cours des assemblées générales et il comptait différents comités de travail. Le Mouvement visait principalement à préserver les logements à loyer modique dans le quartier et à promouvoir des formes alternatives de développement, bref à conserver la vocation résidentielle de Saint-Jean-Baptiste. Ses membres estimèrent alors que les logements à loyer modique, et plus particulièrement les coopératives d’habitation, étaient le meilleur moyen de se réapproprier collectivement les logements tout en s’assurant de leur qualité et de leur accessibilité. Grâce aux actions concrètes du Comité Saint-Gabriel, la coopérative d’habitation Saint-Gabriel vit le jour.

Le comité de citoyens

Le Mouvement Saint-Gabriel devint le Comité de citoyens Saint-Gabriel à la fin des années 70. Il devenait alors indépendant de la coopérative du même nom. Le groupe entendait préserver un environnement urbain qui serait à l’image des résidants du quartier, environnement que les projets de la Ville et des compagnies immobilières s’évertuaient à compromettre. Ainsi, dans les années 70, la compagnie Charlebec, aidée de la Ville, entendait construire derrière le Grand Théâtre, entre les rues Claire-Fontaine et Turnbull, trois tours de luxe comprenant bureaux et logements. Le comité de citoyens s’opposa farouchement à ce projet qui non seulement allait se faire sur le dos de la population, mais qui risquait de plus de donner le ton à d’autres compagnies : notamment la Trizec corp., qui projetait une tour de 35 étages, et Atlific, qui envisageait de construire une tour de 16 étages sur le site de l’îlot Berthelot.

Un énorme mouvement d’opposition au projet Charlebec a alors vu le jour. Trois mille résidants ratifièrent une pétition et 20 groupes populaires apportèrent leur appui au comité qui organisa 2 manifestations. Malheureusement, le complexe Saint-Amable fut néanmoins construit en 1979. La Ville avait donné son aval au projet de la compagnie et choisi de ne pas respecter les requêtes des citoyens qui tentaient de protéger l’un des derniers espaces verts du quartier.

Les années 80

La décennie 1980 ne fut pas de tout repos pour le comité de citoyens. Les projets menaçant le caractère résidentiel et populaire du quartier ne finissaient pas de débouler : entre les intentions de la Ville de créer un tunnel piétonnier sous l’autoroute Dufferin et le désir du propriétaire du Classique de convertir son immeuble en hôtel, la construction d’autres tours (par exemple les phases 3 et 4 de Place Québec) s’annonçait. Faire opposition à ces projets allait demander un travail acharné aux militants du comité de citoyens Saint-Gabriel. La plupart de ces luttes, dont les plus célèbres sont sans soute celles de l’îlot Berthelot et du parc Scott, se sont cependant soldées par des victoires pour les résidants du quartier.

L’îlot Berthelot

La lutte pour conserver l’îlot Berthelot ne serait pas une victoire aujourd’hui si les résidants de ces deux quadrilatères ne s’étaient pas battus sans relâche pendant plus de deux décennies. L’histoire commence dans les années 1970. Après avoir acquis les terrains de l’îlot, la compagnie Atlific annonce ses projets de construction d’un hôtel Holiday Inn sur le site. Pendant presque 20 ans, la compagnie tentera d’évincer les locataires. Elle n’y parviendra pas, malgré sa connivence avec l’Administration municipale, et finira par vendre les terrains à la compagnie Urdev en 1988. Cette dernière poursuivait des objectifs similaires, toujours avec l’appui de la Ville qui changea même le zonage du secteur pour y rendre possible la construction d’une tour! Urdev et la Ville se heurtèrent une fois encore au mécontentement et à l’entêtement des citoyens. Une immense campagne fut menée auprès des résidants, des groupes communautaires et de différents organismes. Les appuis n’ont pas manqué. En 1989, les citoyens arrachaient au Rassemblement Populaire, le parti municipal alors au pouvoir, que soient respectés les règlements de zonage originaux, ce qui rendait impossible tout projet de construction. Victoire de courte durée, hélas : la Ville fit volte-face deux ans plus tard pour souscrire au projet de la compagnie 2551-4225 Québec inc., qui venait d’acquérir les terrains. Pour cause de manque de fonds, le projet ne fut heureusement pas réalisé. La trêve dura jusqu’en 1994, année où la compagnie propriétaire des lieux fit faillite. Les résidents reçurent alors un avis d’éviction pour cause de démolition.

Et encore, les résidants du secteur et le Comité populaire engagèrent une lutte acharnée pour préserver les terrains et les habitations. De rencontres en réunions, on allait organiser la résistance et créer, en 1996, la Fondation de la coopérative d’habitation de l’îlot Berthelot. L’année 1997 marque une victoire pour les résidants du quartier : après avoir réussi à racheter les terrains, la Ville les vendait à la coopérative d’habitation. L’îlot Berthelot devenait enfin un lieu de vie collectif.

Le parc Scott

La création du parc Scott, situé aux coins des rues Scott et Saint-Gabriel, remonte à 1977, et est consécutive à la démolition d’un hangar et d’un immeuble. Pendant plusieurs années, des groupes de parents et de résidants du secteur ont fait des pressions sur la Ville afin que le parc soit aménagé avec la participation des citoyens et avec plus d’équipements récréatifs pour les enfants. En 1981, une somme de 30 000 $ provenant du Programme d’amélioration de quartier était consacrée à l’aménagement du parc. Le comité de citoyens proposait pour sa part un autre aménagement à la Ville. Cette proposition fut soumise à la consultation publique. L’aménagement du parc est une réussite car il a réellement mis à contribution la participation et la créativité des gens du quartier.

Le Comité populaire Saint-Jean-Baptiste

C’est à l’assemblée générale de 1982 que le comité de citoyens devint le Comité populaire Saint-Jean-Baptiste. Cette année-là en fut une de réflexion, et conduisit à des restructurations au sein du Comité pour permettre aux militants une plus grande implication et une vision globale des luttes menées. Les années suivantes furent cependant marquées par la démobilisation et la remise en question du Comité populaire. La participation était faible malgré l’urgence des luttes à mener. Les années 1986 et 1987 furent celles de la relance. Le Comité populaire entreprit des actions afin de se faire mieux connaître des résidants du quartier. La distribution de dépliants et l’instauration d’un « café-rencontre » favorisant les échanges et les rencontres entre les citoyens, par exemple, ont contribué à donner un nouveau souffle à l’organisme. Son travail était désormais axé sur l’ensemble du quartier et sur l’aménagement urbain, sans pour autant laisser de côté les problèmes relatifs au logement. À la fin des années 80, le Comité a par ailleurs mené d’autres luttes, notamment pour la préservation du Patro Saint-Vincent-de-Paul, mis en vente par la communauté religieuse du même nom en 1987. Pour la population du quartier, le Patro devait absolument devenir un lieu résidentiel, culturel et social, et non pas un hôtel, comme le projetait le promoteur immobilier qui avait acheté le Patro et l’église Saint-Vincent-de-Paul.

L’agrandissement du Centre des congrès, au début des années 90, suscita aussi de nombreuses réactions dans le quartier et au sein du Comité populaire. Les critiques concernaient autant le processus de prise de décision de la ville, que les effets de cet agrandissement sur le quartier (entre autres, l’accroissement de la circulation automobile et de la spéculation). Une coalition se forma même pour tenter d’éviter que le projet ne tourne à la catastrophe. Le dossier du Centre des congrès était également relié au réaménagement du boulevard René-Lévesque (à l’époque, Saint-Cyrille) et de l’autoroute Dufferin. Le Comité populaire fit des propositions pour que l'aménagement de ces artères soit plus sécuritaire pour les piétons et qu’il tienne compte en priorité du transport en commun.

Place d'Youville

L'hôtel de la place d'Youville a fait couler beaucoup d'encre dans les années 90, et sa future construction souleva la controverse. En effet, il serait érigé sur la dernière place publique de Québec, sans consultation publique et avec des subventions de la Ville à un promoteur privé. Le projet avait été élaboré en catimini; un moratoire sur la poursuite des travaux s’imposait. Une coalition pour la sauvegarde de la place d'Youville se forma. Elle demandait que cesse toute irrégularité et une mise en tutelle de l'administration du quartier historique de Québec. La Ville ne tint jamais compte des avis des citoyens et des architectes ni des recommandations de l'UNESCO, qui a reconnu la ville de Québec comme l’un des sites du patrimoine mondial. L'hôtel est aujourd'hui debout, au détriment de la richesse architecturale et patrimoniale de la ville.

Le Sommet des Amériques

Tous les résidants du quartier se rappellent du Sommet des Amériques d’avril 2001, alors que 34 chefs d'État débarquaient à Québec pour discuter de la très controversée Zone de libre échange des Amériques (ZLEA). La ville clôturée, les citoyens muselés : le Sommet a donné lieu à une énorme campagne de protestation aux quatre coins des Amériques, campagne à laquelle le Comité populaire a pris une part active. Il fut un outil de lutte contre le Sommet que les résidants purent utiliser. Il s'allia aussi avec d'autres organisations de lutte, comme Opération Québec Printemps 2001 (OQP2001), le Comité d'accueil du Sommet des Amériques (CASA) et la Convergence des luttes anticapitalistes (CLAC). Avant le Sommet, le Comité organisa une assemblée publique d'information et une manifestation qui prit la forme d'une marche funèbre pour signifier la mort des droits et libertés. Pendant le Sommet, la rue Saint-Jean se transforma en zone festive non violente et attira des centaines de gens venus protester pacifiquement contre la tenue du Sommet.

Éducation populaire

Au fil des ans, le Comité populaire s’est toujours voulu un lieu d'apprentissage et de réflexion critique. Dans cette optique, il se dota d'outils permettant l'éducation populaire autonome. À cet égard, l'Université populaire et l'Infobourg ont été ses principales réalisations. Le journal Infobourg existe tel qu'on le connaît depuis 1988, et l'Université populaire depuis 1992. Ce sont des lieux d'échange et de partage des connaissances accessibles à tous, et où la population peut réellement s'exprimer.

Aujourd’hui encore, le logement

Les bureaucrates de la Ville ont maintes fois trouvé les résidants du quartier sur leur chemin durant les trois dernières décennies. Le Comité populaire est un instrument que les résidants s'approprient pour établir un rapport de forces avec la Ville et les promoteurs privés. Le Comité populaire est ce que les gens du quartier en font, et il est plus nécessaire que jamais que les résidants s’y investissent. Il ne faudra pas attendre que la Ville règle la crise du logement à sa façon avant de réagir. Le manque criant de logements sociaux nous rappelle à l'action. C'est à travers nos luttes urbaines que se jouera l'avenir de notre quartier. Ce quartier qui nous unit!

Pour en savoir plus sur notre histoire :
Un documentaire
À l'occasion de son 30ème anniversaire, le Comité populaire Saint-Jean-Baptiste avait produit un film : Dans mon quartier. Outre des projections publiques au Théâtre Périscope et à la bibliothèque du quartier, l'organisme avait produit 200 coffrets DVD contenant l'essentiel des archives cinématographiques du groupe (le film lui-même, des capsules informatives sur des sujets plus précis, le film Saint-Gabriel de force (1978) et des extraits pertinents du film Habitat sur le squat du 920 de la Chevrotière (2002). Nous sommes heureux et d'annoncer que tout ce matériel est maintenant accessible gratuitement en ligne sur le site www.dansmonquartier.net
Un rallye historique
Depuis 2011, le Comité populaire offre un circuit pédestre animé, du XIXe au XXIe siècle, au coeur du quartier Saint-Jean-Baptiste. Les participantes et les participants peuvent se promener au travers des époques et entendre des personnes ayant directement contribué aux grandes batailles « locales » des quatre dernières décennies.
 
Ce qu’il y a de bien, comme nous sommes rendus à l’ère numérique, c’est que l’essentiel du rallye se retrouve maintenant sur Internet. En effet, François G. Couillard, le coordonnateur du projet, a enregistré des entrevues avec chacun des témoins. Il a aussi réalisé une brochure explicative, ainsi que des capsules audio en format MP3, que l’on peut maintenant télécharger gratuitement sur le site www.unehistoirepopulaire.net.

 

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