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Autour du Patrotôt : Un peu d'histoire des mobilisations populaires

Soumis par compop le

Par Nicolas Villamarin Bonilla

(Photo : Le 1er novembre 2013, le Compop organise une action symbolique et installe, près du terrain, des rouleaux de gazon.)

Le 2 avril dernier, les différents paliers de gouvernement ont annoncé le financement de Patrotôt*. Même si c’était un moment inopportun pour le mouvement communautaire autonome (en effet, le plus grand rassemblement de l’histoire récente du mouvement avait lieu à Québec, à l’issue de deux semaines de grève), c’est une annonce qu’on attendait depuis deux ans.

Depuis près de quarante ans, le Compop revendique le site du Patro et ça fait près de quarante ans qu’on relate dans les pages de ce journal la saga de cet îlot de la côte d’Abraham. Pour cette occasion, tentons de retracer quelques éléments d’histoire des mobilisations populaires**.

L’idée n’est donc pas de revenir sur ce qu’on sait déjà : la fondation de la Société Saint-Vincent-de- Paul (SSVP) et du patro sur la côte d’Abraham, les incendies, les expropriations pour la rénovation urbaine, la saga juridique de la Ville contre JARO, etc. Il s’agit plutôt de retracer les diverses actions menées par la communauté et par le Compop, pour que le site soit à 100 % à la communauté.

De la coalition SOS Patro à la Société du centre Saint-Vincent-de-Paul

L’histoire des revendications commence donc en 1987, soit l’année où la SSVP décide, malgré elle, de mettre en vente certains de ses bâtiments. Assez rapidement, la coalition SOS Patro est mise sur pied. Elle regroupe d’ancien·nes du patro, des représentant·es du Conseil régional de la pastorale du Plateau et du comité de pastorale sociale et ouvrière de Saint-Roch, du Comité de sauvegarde de la côte d’Abraham, du Comité populaire Saint-Jean-Baptiste, des résident·es du quartier Saint-Jean-Baptiste et la conseillère du quartier, Winnie Frohn.

En décembre 1987, la conseillère du district convoque une première conférence de presse pour annoncer les couleurs de la formation : faire le maximum pour conserver autant que possible la mission sociale et communautaire de l’institution et éviter qu’elle soit vendue à l’entreprise privée.

Un mois plus tard, le 26 janvier 1988, à l’appel du Compop notamment, une première assemblée publique est organisée au Café chrétien de Québec, situé au 635, côte Sainte-Geneviève. Une cinquantaine de personnes se sont déplacées pour discuter des actions possibles pour remplir le mandat. Même s’il n’y avait pas de solution miracle, les membres de SOS Patro ont mené une campagne d’appuis sous forme de pétition, une campagne de lettres destinées à la SSVP et aux conférences religieuses, à divers élus et ministères, ainsi qu’au Groupe Bâtir, censé s’occuper de l’avenir du site. Malheureusement, ces efforts furent vains, puisque même la SSVP considérait le travail de la coalition comme un coup d’épée dans l’eau.

En 1990, une nouvelle actrice entre dans le décor : la Société du centre Saint-Vincent. S’identifiant en continuité avec SOS Patro, la Société est créée pour faire un véritable contrepoids à l’idée d’installer un hôtel Sheraton sur le site. Le but de la Société était alors d’amasser le capital nécessaire à l’acquisition et à l’exploitation du complexe (évalué à 10-12M$), tout en portant un projet censé répondre aux besoins de la communauté.

Notre quartier n’est pas un hôtel

C’est sous le mandat du Groupe Bâtir que l’idée d’implanter un hôtel commence à circuler. En effet, pour le promoteur, qui se disait sensible aux demandes de la communauté, aucun projet ne pouvait être rentable sans cet aspect hautement commercial. Mais SOS Patro s’est très tôt engagé contre cette possibilité. En mars 1989, par exemple, une deuxième assemblée publique est organisée et les membres de la coalition mettent sur pied un projet alternatif prometteur : des logements sociaux sous forme de HLM, des bureaux pour les groupes communautaires et un centre à vocation culturelle (arts, cinémathèque, musée, etc.).

Bien que pendant la campagne électorale le Rassemblement populaire s’était positionné en faveur des revendications populaires, une fois élu, il a acquiescé les demandes du lobby hôtelier. C’est ainsi que la nouvelle administration municipale modifie le zonage pour permettre au Sheraton de s’y installer. La seule voix dissidente était celle de Winnie Frohn. Le 1er mai 1990, le Compop appelle à un rassemblement sur le site du Patro pour dénoncer le projet hôtelier.

Il faut dire que ce type de trahison du politique surviendra près de vingt ans plus tard, lorsque l’Équipe Labaume s’est montrée sensible à l’idée de faire un projet de coop d’habitation et un jardin communautaire, mais, une fois les élections derrière, il retourne sa veste en se disant favorable au projet d’hôtel de Jacques Robitaille.

Ce dernier présente son projet d’hôtel Boréal en début d’année 2009. C’est la fameuse esquisse intégrant la façade de l’église annoncée par la ministre Christine St-Pierre. Le Compop, pour sa part, s’inquiétait de voir aller ce nouveau projet, puisqu’il avait déjà participé aux consultations publiques sur l’harmonisation des règlements de zonage, en demandant de diminuer la hauteur permise dans cette zone et de limiter la superficie occupée par la fonction hôtelière.

Un mois plus tard, le Compop se lance dans une recherche d’appuis auprès d’alliés pour demander à la ville d’instaurer un moratoire sur la délivrance de permis de construction jusqu’à la tenue d’audiences publiques sur l’avenir du site ou jusqu’à la tenue de consultations publiques sur le Programme particulier d’urbanisme (PPU) du secteur de la colline Parlementaire. Plusieurs dizaines de citoyen·nes, d’architectes de groupes communautaires et d’autres personnalités avaient exprimé leur appui à la campagne lancée par le Compop.

En 2014, Jacques Robitaille récidive avec un nouveau projet de dix étages qui ne se réalisera jamais et, deux ans plus tard, le maire Labaume a commencé à vouloir y mettre un terme. L’idée de prendre des mesures plus musclées à l’endroit du site pour qu’il y ait enfin un autre décor qu’un trou béant commençait à s’installer. Surtout que ça devenait une possibilité dans le cadre de la réouverture du PPU de la colline Parlementaire qui accordait plus de pouvoir à la Ville.

Nous aurons le projet que nous voulons

Le Compop a toujours revendiqué un projet populaire répondant aux besoins de la communauté. À travers SOS Patro, les premières définitions d’un site accueillant des logements sociaux et un centre communautaire avaient été fixées.

Au mois d’avril 2009, environ 80 personnes ont participé au Forum populaire sur l’avenir du site organisé par le Compop. À l’issue de cette rencontre, le Compop revendique l’expropriation du terrain pour construire un projet à caractère résidentiel où de nouveaux logements sociaux seraient priorisés. Pour les personnes participantes, il était nécessaire de conserver le caractère public du site et de mettre en valeur le paysage. L’expérience se répète en octobre 2013.

En novembre 2013, le Compop organise un rassemblement sur le site du Patro avec l’installation symbolique d’un jardin communautaire. Le projet porté par le Compop accueille une nouvelle fois l’appui populaire trois ans plus tard, lorsqu’il lance un nouveau sondage auprès de la communauté. Neuf personnes sur dix se sont prononcées contre l’idée d’un hôtel sur l’îlot et la proposition d’accueillir plutôt un CPE a été reçue favorablement par les 380 personnes ayant répondu à la consultation. L’idée du Compop était alors de démarrer un processus d’urbanisme consultatif pour faire avancer le projet.

En 2019, une nouvelle déclaration est lancée par le Comité populaire pour un projet de logements sociaux, un parc et un lien mécanique pour connecter la basse-ville et la haute-ville. 480 personnes et 21 organismes ont donné, une fois de plus, leur appui au projet populaire. La déclaration d’appuis au Compop sera déposée à la rencontre du conseil municipal d’octobre 2019. Entre-temps, dans le cadre de la semaine d’occupation de terrains et de bâtiments du FRAPRU, le Compop organise une occupation symbolique et festive sur le site de l’ancien Patro. Une cinquantaine de militant·es pour le droit au logement assistent à cette occupation animée de jeux, de musique, d’un concert et d’un BBQ.

Une victoire à 80 % et que la lutte continue

La saga juridique entourant l’expropriation du site par la Ville a été longue, s’échelonnant de 2017 à 2022. C’était un moment de victoire. Encore fallait-il pour la Ville sélectionner un projet, pour en finir une fois pour toutes avec cette « verrue urbaine ».

En 2023, la Ville de Québec, avec une nouvelle administration sous l’égide de Québec forte et fière, organise une séance participative pour mettre sur pied le projet à réaliser. Le Compop, accompagné par Action-Habitation, La Bouée, la FECHAQC et la firme d’architectes Lafond Côté, annonce qu’ils travaillent sur une proposition répondant aux besoins de la communauté.

C’est en février 2024 que la Ville de Québec donne officiellement son appui au projet porté par le Compop et ses allié·es. Iels pouvaient enfin espérer voir se réaliser un projet de logements sociaux, un parc, un jardin communautaire et un CPE : le Patrotôt. Mais ce nouveau projet allait rencontrer une difficulté de taille, car il fallait trouver une source de financement. Finalement, ça aura pris deux ans de négociations avec l’État pour la trouver.

L’annonce du 2 avril marque donc une immense victoire, mais le Compop considère que la lutte n’est pas finie pour autant. En effet, avec le gouvernement de la CAQ, les nouveaux projets de logements sociaux doivent coexister avec la catégorie de loyers abordables intermédiaires. Et le Patrotôt, dans sa mouture actuelle, doit en inclure une trentaine. Ce qui est, au bout du compte, une aberration, puisque ça ne répond pas à 100 % à la volonté populaire. La lutte se poursuit donc, et elle continue certes pour le Patrotôt, mais aussi pour l’avenir du logement social au Québec.

* Voir l’article « Îlot Saint-Vincent-de-Paul. Victoire à 80 % pour Patrotôt » dans la présente édition

** Cette histoire n’est pas exhaustive et se veut plutôt exploratoire. L’histoire du Patrotôt est encore à faire. Cela dit, pour écrire cet article, j’ai consulté les archives du Compop (PV de rencontres, correspondance, documents officiels, communiqués de presse, etc.), des articles de divers journaux comme Le Soleil (1987-1990), L’Infobourg, Le Bourdon du Faubourg et Droit de parole.