Par Yves Gauthier
Crédit photo : Yves Gauthier

Vous l'avez croisé par hasard sur la rue ou vous l'avez côtoyé lors d'une action militante. Le corps droit comme un chêne, le port fier comme un érable, le béret de guingois, le regard scrutant l'horizon de ses rêves, guidé par la conscience affûtée du militant.

Ou encore vous avez vu de ses dessins ou lu de ses nombreux articles qu'il a produits pour le compte de Droit de parole ou de L'Infobourg. Collaborateur assidu de ces deux journaux communautaires, fers de lance de la contestation citoyenne, aiguillons chatouillant la sensibilité des autorités politiques, les disputant, parfois allant même jusqu'à les défier, avec virulence.

Il arpente les rues et ruelles des quartiers centraux de la ville de Québec depuis soixante-quinze ans, dont une bonne cinquantaine d'années comme contestataire. Il n'est pas un espace urbain important qui ait échappé à son esprit critique pour le conserver ou l'améliorer, toujours dans le but de bonifier la qualité de vie de ses concitoyens et concitoyennes.

Vous l'aurez reconnu ou le découvrirez, Marc Boutin, citoyen socialement engagé.

Le quartier chinois

C'est après s'être promené de collège en collège, par refus quasi pathologique de l'autorité, avec un long séjour à Toronto, que finalement Marc Boutin, fraîchement sorti des rangs de l'École d'architecture de l'Université Laval allait découvrir sa vocation. Au début des années soixante, il se frotte à l'affreuse vision bureaucratique et destructrice de l’administration de la Ville de Québec.

Quand on lui demande quelle est la motivation profonde qui fait carburer ce descendant d'Irlandais (du côté maternel), sa mémoire le ramène illico à la sauvage disparition du quartier chinois en Basse-Ville de Québec, à l'endroit qu'on nomme maintenant l'Îlot fleuri. Secteur dont il ne reste que de vieilles sculptures rouillées, comme des sentinelles veillant sur ce passé pas si lointain où une communauté métissée y vivait paisiblement.

Les autorités devaient détruire des centaines de maisons pour y faire passer les bretelles de l'autoroute Dufferin-Montmorency, aujourd'hui Honoré-Mercier. Cette autoroute, selon les plans initiaux, allait défigurer les quartiers Saint-Roch, Saint-Sauveur et Saint-Jean-Baptiste, et y laisser le cas échéant une affreuse balafre sur le visage urbain de ces quartiers centraux.

C'est donc d’une longue lutte, qui s'étendra sur près de dix ans, que le jeune Boutin sera partie prenante. Une lutte urbaine, mais aussi une école de pensée qui met le citoyen au coeur des décisions. Pour cet amant de l'architecture québécoise, c'est avec déchirement qu'il a vu les maisons être détruites une à une pour finalement laisser place au projet d'autoroute.

Mais la bataille n'aura été qu'à moitié perdue car le diabolique plan de la Ville allait s'arrêter à Saint-Roch et ainsi épargner les deux autres quartiers.

Marc Boutin est sorti de ce bras de fer aguerri, avec comme conviction que les luttes urbaines se font dans la rue et non pas au sein de partis politiques. L'exigeante école du militantisme lui aura fait découvrir des êtres socialement engagés, forts et généreux, en plus de réaliser qu'on n'est plus le même homme lorsque l'on se sait utile aux autres et à la communauté.

L’îlot Berthelot

Cette détestation active de la folie destructrice des développeurs associés aux cimenteries s'est déplacée dans le quartier Saint-Jean-Baptiste où une autre lutte faisait rage. Pour construire ce que l'on nomme aujourd'hui la colline Parlementaire, il fallait encore une fois détruire des habitations et exiler des milliers de personnes. La mégalomanie des politiciens, appuyés sur de serviles technocrates à courte vue, associés à de cupides contracteurs, n'avait aucune limite.

Cette fois, la lutte d'une durée de près de quarante-cinq ans, aura donnée comme résultat concret la coopérative d'habitation l'Escalier, qui met 80 logements à la disposition de quelque 200 personnes y habitant aujourd'hui.

Marc Boutin, qui fut pendant quelques années coordonnateur du Comité populaire Saint-Jean-Baptiste, militait pour cette cause qui se soldera plusieurs années plus tard par une victoire acquise à l'arrachée, comme qui dirait par la peau des dents.

En effet, après que l'administration L'Allier ait fait l’acquisition des terrains en bordure de René-Lévesque, l'administration Boucher, à qui répugnait l'idée de l'habitation sociale, refusait obstinément d'y voir s'élever une coopérative d'habitation. Mais de guerre lasse elle a dû se résigner à accepter, car de son propre aveu, les militants et militantes l'aurait assiégé ad vitam aeternam.

Une autre leçon qu'aura apprise le nouveau docteur en géographie urbaine, c'est que malgré les luttes qui se font dans l'urgence, il faut savoir freiner son impatience, posséder une vision à long terme couplée à une patience obstinée.

Aujourd'hui, le quartier Saint-Jean-Baptiste est plus riche de ces coopératives d'habitation qui se sont érigées au fil des ans, fruits de luttes urbaines auxquelles ce grand-père de trois petits-enfants a activement pris part.

Le Centre Durocher

Toujours motivé par l'impérieux désir de sauver le patrimoine architectural de la vieille capitale, une autre lutte a été livrée au cours des dernières années, cette fois face à un maire plus têtu qu'une mule, n'écoutant que ses amis partageant les même idées. Le Centre Durocher aura finalement été détruit. Et ce, malgré de nombreuses réunions, rencontres, protestations venant des résidents et résidentes du quartier Saint-Sauveur qui voulaient le conserver tout en améliorant ce qui était l'âme de leur milieu de vie sociale et culturelle. L'administration Labeaume n'a jamais voulu entendre, encore moins écouter, ceux et celles qui luttaient pour sa sauvegarde. Rejetant du revers de la main toute proposition, même celles habilement dessinées et superbement documentées, proposées par le militant Boutin.

Le croquis est l'une des armes préférées de l'activiste de carrière. Grâce à son don pour le dessin et à ses cours en architecture, il n'aura de cesse de proposer des contre-projets à ceux mis de l'avant par les autorités. C'est principalement dans les pages de Droit de Parole, journal communautaire fondé lors de la lutte pour sauver le quartier chinois, qu'il a partagé de nombreuses esquisses et d'audacieux plans architecturaux, avec la population qui pouvait ainsi prendre connaissance des alternatives aux projets de la ville. D'ailleurs, selon ses dires, ces nombreux dessins et esquisses ont eu beaucoup plus d'effet sur les lecteurs et lectrices que les non moins nombreux articles qu'il a écrits.

Cette fois, cela n'aura pas suffi, car l'administration municipale a fait la sourde oreille. Qu'importe, pour ce militant qui croit en l'esthétisme architectural et au bien-être citoyen, il reste une conviction : celle de savoir qu'une lutte urbaine n'est jamais complètement perdue. Il en résulte toujours quelque chose de positif. Si ce n'est dans l'immédiat, ce sera pour les générations futures.

Après cinquante années de luttes urbaines, l'insoumis et encore vert septuagénaire, en est plus que convaincu. Ce qui peut sembler être une défaite aujourd'hui se transforme souvent en victoire le lendemain. Même partielle.

Lutter encore et toujours, sans jamais abdiquer.

Et demain...

Et comment voit-il les nouvelles générations face aux luttes urbaines ? Il aimerait que les jeunes prennent exemple sur ceux et celles qui les ont précédés. Ne pas se laisser séduire par les sirènes de l'individualisme outrancier et développer une pensée politique propice à un engagement social.

D'ailleurs, pour ce résident de l'ancien faubourg Saint-Jean, nul n'est jamais aussi beau, ni aussi grand que lorsqu'il est debout à défendre ses convictions. À soixante-quinze ans bien sonnés, Marc Boutin, lui qui fait des luttes urbaines son dada, en est la preuve vivante.

Cinquante ans de militantisme. Un jour à la fois