(Photo à titre d'illustration seulement.)

Par Pierrette Paiement

En octobre 2016, L’Infobourg publiait un dossier sur l’hôtellerie illégale et les plates-formes de type Airbnb 1.Pourquoi reparler de l’hôtellerie illégale ? Il serait possible de répondre à la blague : parce que c'est un anniversaire ! Mais ce n’est assurément pas encore une invitation à célébrer... Disons que puisque rien n’est réglé, c’est plutôt une incitation à poursuivre le palabre, à pousser la réflexion le plus largement possible, et à se faire enfin entendre sur un sujet qui a le potentiel de faire mal à notre quartier et à ses citoyens et citoyennes. Le débat collectif qui est requis désormais, devant la mise en place souterraine et relativement sournoise de cette nouvelle façon « d'habiter » notre quartier, imposée par ces plateformes numériques, a débuté à l'hiver 2016. Voici l'évolution de ce phénomène depuis un an.

L’économie « de partage » : mythe ou réalité ?

Un constat s'impose de plus en plus dans les grandes villes du monde : les plateformes de location ne s'embarrassent d'aucune frontière ou limite, elles n'ont aucun respect (ou même intérêt) pour les règles édictées par les états, les territoires ou les villes, souvent à coup de pression citoyenne. Elles viennent « nicher » dans les quartiers résidentiels les plus conviviaux et imposer leurs lois, n'ayant en fait aucune autre motivation que la maximisation du dollar en plusieurs milliards de préférence (environ 18 pour Airbnb seulement). Prenons justement l’exemple d’Airbnb, l’ « icône » du genre. Son sauf-conduit : se déguiser en « anti-industrie » en falsifiant le concept « d'économie de partage », qui existait à ses débuts, mais qui est totalement dénaturé maintenant, se rapprochant davantage d'une forme de « vérité alternative » trumpienne, plutôt que d'une façon de favoriser l'échange de services gratuits ou à moindre coût, comme le préconise la véritable économie de partage (façon coop ou économie sociale). Ouais, bienvenue ici dans la version néo-libérale du partage 2!

La Loi 67 sur l’hébergement touristique : elle a des dents ou pas ?

Face à ce nouveau type de pouvoir financier planétaire, nos politiciens québécois, provinciaux et municipaux, ont hésité, soupesé le tout, et balbutié finalement quelques incantations, ce qui a donné finalement la loi 67, loi en application déjà depuis décembre 2015. Cette loi traite dans son ensemble des types d'hébergement et des conditions en permettant l'existence. Nécessaire mais incomplète, elle demeure également difficile à appliquer, sans balises très claires, avec peu de personnel pour la faire respecter sur le terrain (même si tout est sur le web), malgré des amendes très salées et une certaine volonté déclarée de s'attaquer à l’hébergement dit illégal. Puis alors, ça a changé quoi cette loi pour notre quartier ?

La balise qui devrait faire office de « socle » : le zonage

La loi 67 est limpide sur un aspect : toutes les politiques visant l'hébergement touristique doivent être appliquées par les villes elles-mêmes. Ce sont elles qui ont la responsabilité de faire respecter leurs réglementations propres, dont le zonage. Notre quartier est à forte prédominance résidentielle, exception faite des rues Saint-Jean, René-Lévesque et Honoré-Mercier, qui sont à dominante commerciale (ou mixte). Voilà qui en principe devrait clore le sujet... et assurer l'application prompte d'une règle qui en toute justice et équité pour ses citoyens et citoyennes, devrait protéger sans tergiversations sa vocation résidentielle. Pour cela, il faudrait une véritable volonté politique des personnes élues. Quelqu'un la voit se manifester quelque part, celle-là ?

Les débats, démarches... et le mantra de la Ville : « Patience ! »

À la suite de la mise à jour par le Comité populaire de la situation alarmante de l'hébergement touristique dans le quartier Saint-Jean-Baptiste, le conseil de quartier s'est saisi à son tour du problème et a convoqué les résidents et les résidentes à une rencontre publique pour en débattre en avril 2016. Celle-ci fut animée à souhait et très éclairante. Outre les nuisances causées par l'hôtellerie privée, relevées par plusieurs, les positions suivantes se sont finalement démarquées : certaines personnes revendiquaient le respect intégral du zonage résidentiel actuel, d’autres souhaitaient l’élargissement de l’hôtellerie, uniquement sur les rues déjà à vocation commerciale. Certaines personnes ont aussi fait valoir leur position favorable à ce que ce type d’hôtellerie se fasse sur l’ensemble du territoire.

Le conseil de quartier a finalement tenté de réconcilier à sept contre un, en juin 2016, les deux premiers points de vue exprimés : le maintien du résidentiel certes, mais avec une certaine ouverture (très balisée selon l’avis du conseil) sur les rues plus commerciales. Cette position a été acheminée à la Ville, appelant assurément des débats futurs très animés...

À quand la réponse ? Celle-ci tardant toujours, pour activer les choses, des personnes ont alors poussé le courage et l'audace (!) jusqu'à se rendre au conseil d'arrondissement. Après l'écoute attentive d'interminables circonvolutions verbales menant à la période de commentaires et de questions, celles-ci furent encouragées à développer... leur patience ! Les conseillères répondant aux questions ont cependant affirmé que la Ville était très sensible à ce problème. Bon.

Une nouvelle ouverture. Et l’échéancier, il est où ?

Dernièrement, la mairie se fit finalement entendre ! En réponse au conseil de quartier, elle a annoncé qu'elle produirait éventuellement une réglementation sur l'hôtellerie, touchant toutefois l'ensemble du territoire de la ville, et qu'une consultation publique devrait suivre. En ce sens, la nécessité de préserver les logements existants, destinés aux personnes résidant dans le quartier et non aux touristes, doit être réaffirmée plus que jamais par les personnes élues. Particulièrement dans un contexte de conversion effrénée de logements en condominiums, où le parc locatif est déjà menacé.

Et notre quartier, il résiste toujours ?

Depuis l'an passé, plusieurs ont noté des changements subtils dans leur environnement immédiat : soudainement davantage de bruit, de va-et-vient, d'autos à la recherche d'un stationnement. Puis, une accélération évidente s'en suivit : de nombreuses conversions de logements locatifs en appart-hôtels non identifiés sur rue sont apparues ! Le nombre de logements entiers, totalement ou partiellement dédiés à cette « business » de location à la journée (pour une période de moins de 31 jours) variant selon les périodes de l'année, il est difficile d'évaluer la constance du phénomène. Les offres fluctuaient cependant entre 60 et plus d’une centaine, et elles seraient en croissance constante. Nous parlons toujours ici évidemment de location régulière pour en faire un commerce, rien à voir avec une location à court terme pour des vacances annuelles. De même, on parle surtout de locations de logements entiers, et moins de chambres, car les deux peuvent avoir des conséquences négatives, mais un logement converti, davantage.

Actuellement, quelques propriétaires de ces logements sont toutefois en transition, revenant à une location conventionnelle ou à une vente éventuelle, alors que quelques autres semblent dernièrement avoir abandonné la « business ». Combien de personnes perdues dans toutes ces opérations de conversion, ayant migré ailleurs, hors du territoire du quartier ? Combien de familles évincées sous prétexte de rénovation ? Combien ont déjà quitté, ou quitteront éventuellement, à cause de la flambée des prix occasionnée par la rareté ? Parce que selon le principe de l'offre et de la demande (cette arnaque !), le nombre de logements disponibles diminuant, de fortes hausses sont à prévoir... Ah...

Pour la Ville, il y a urgence d’agir

Espérons que pour prendre une décision équitable en matière d'hôtellerie, la Ville et son maire ne se priveront pas cette fois des éclairages multiples de leurs citoyens et citoyennes (une petite pensée pour le Centre Durocher qui s’est vu être démoli, et ce, malgré une opposition citoyenne et des demandes répétées de consultation). Espérons qu'ils ne craindront pas de laisser fleurir la parole citoyenne dans toute sa liberté et sa diversité d'opinions. Ils doivent en prendre acte : un débat s'impose sur la ville et le quartier que nous voulons. Cet immobilisme et ce laxisme à faire appliquer des règles pour la majorité ne font qu'amplifier les tensions malsaines existantes. Pas simples, dans ce contexte, les relations de voisinage... Et pourtant, n’est-ce pas l’inverse, la solidarité qui est requise dans la période actuelle, si tourmentée et « déraisonnable » ?

Pour nous, il y a urgence de (se) comprendre et d’agir ensemble

En s'assurant d'agir avec respect et délicatesse, n'est-il pas venu le temps d'inviter notre entourage à se désolidariser de ces plateformes (et on parle ici surtout de propriétaires), et ce à la lumière de tout ce que nous venons d’écrire ? Ne l’oublions pas, Airbnb a besoin de nous, de notre adhésion, pour s’immiscer dans nos rues résidentielles et ainsi faire fructifier son immense empire. Il bénéficie du fait que ce commerce se pratique isolément, chacun et chacune sur nos écrans, facilitant ainsi « l’oubli » de notre voisinage.

Airbnb a besoin également que nous achetions sa vision de la solidarité promue dans son discours. Sauf que dans le monde réel, sa version se monnaye plutôt grassement (elle récolte une « cote » de 9 à 15 % par nuitée sur la planète !) L’attrait pour le loueur, c’est bien sûr d’abord le gain rapide que cela permet : une location sur Airbnb à la journée peut rapporter, dans certains cas, trois fois plus que le montant d’un loyer mensuel courant.

Ces spécialistes d'un marketing bien-pensant ne nous demandent-t-ils pas en quelque sorte de leur servir de « caution morale » pour accumuler librement leur pécule ? Ils ne peuvent vraiment pas prétendre être du côté du bien commun et du vivre-ensemble, mais plutôt de nous en éloigner. Hum ! Désolée d’avoir déboulonné ce mythe si habilement et savamment construit... par eux.

La nécessaire union de la réflexion, de l’action... et de l’espoir !

Il y a cependant un moyen d’agir dès maintenant : nous sommes dans la période de reconduction de la plupart des baux. Alors soyons optimistes (et un brin idéalistes) ! N’est-ce pas une chance inespérée de poser un premier geste concret et de remettre les logements convertis sur le marché locatif ? Un genre d’antidote pour les gens de bonne volonté ça, non ?

Cette réflexion sur les plateformes nous amène également à réitérer l'importance de règles communes minimales, que certains et certaines considèrent dépassées. C'est le cas du zonage résidentiel, nommé plus haut. Des abus ont jadis été commis et ont balafré notre territoire : un petit bout avalé ici par un complexe hôtelier, un autre amputé par une autoroute là, et maintenant, un ensemble vampirisé par une multinationale ! D'où la nécessité absolue de ce rempart pour préserver le bien commun, empêchant cette nouvelle menace d’effilochage de la trame du quartier.

Laissons-nous sur un espoir, un vœu, à deux volets complémentaires. D'abord, que dans les temps qui viennent, à force de bonne
volonté (et de prise de conscience), en pensant en termes d’intérêts collectifs et non individuels, que nous arrivions à exiger un nécessaire débat démocratique ! Nous devons trancher clairement cette question d’hôtellerie et réaffirmer ainsi le caractère majoritairement résidentiel de notre quartier. Cela nous permettra de mettre l'accent sur ce qui devrait nous rapprocher et ainsi célébrer l’existence légendaire de notre quartier : de sa fibre vigoureuse, trempée à travers une histoire riche, de gens sachant s'indigner, revendiquer, festoyer, cultiver une folie douce ou rebelle, mais toujours créatrice.

Puis, simultanément, proposer et favoriser l'émergence de nouvelles formes et de nouveaux lieux informels (l’église abandonnée axée sur l'art, la créativité, la simple rencontre ou la mise en oeuvre de projets sociaux collectifs stimulants ?) Tout cela, afin de permettre le partage véritable et la connaissance de l'autre, d’ici ou d’ailleurs, et de son bagage unique. Favoriser tout ce qui peut resserrer les maillages du tissu social et l’alimenter d’une bonne dose d’humanité. Mettre en place ainsi une nouvelle alliance citoyenne. Cette alliance est, et sera d’ailleurs essentielle, face aux innombrables défis de notre temps.

Ouais, finalement, si on s’y implique, qui sait jusqu'où peut nous mener individuellement et collectivement cette « obligation » de repenser notre quartier ?

1. Dossier disponible en ligne à l’adresse suivante : www.compop.net/node836.

2. Pour en savoir plus sur le sujet, lire Tom Slee, Ce qui est à toi est à moi : contre Airbnb, Uber et autres avatars de l'économie du partage, Montréal, Lux Éditeur, 2016, 250 p.

Hôtellerie illégale : haro sur un phénomène controversé, mais pas si anodin